J’ai résisté longtemps à la romantasy. Je regardais les tranches peintes et les dragons dorés coloniser les tables des librairies en me répétant que la fantasy, ce n’était pas pour moi. Puis j’ai ouvert un de ces pavés un vendredi soir et j’ai relevé la tête le dimanche. Voici le guide que j’aurais aimé lire avant de craquer.
« Romantasy », le mot-valise qui a fini au dictionnaire

Le mot colle « romance » et « fantasy », et il nous vient du monde anglophone. En 2024, il figurait à la fois sur la liste des mots de l’année du dictionnaire Collins (c’est « brat » qui l’a emporté, on ne peut pas tout avoir) et sur celle d’Oxford. Quand les lexicographes se penchent sur un mot né dans les vidéos BookTok, c’est que la vague a déjà tout recouvert.
La recette, elle, n’a rien de neuf. Il y a toujours eu des histoires d’amour dans la fantasy. Ce qui change, c’est le dosage. Dans une romantasy, la relation est le moteur du récit, pas un ornement : le monde inventé, ses guerres, ses cours féeriques et ses prophéties existent d’abord pour mettre le couple sous pression. Retirez la romance d’un roman de fantasy classique, il boite mais il tient debout. Retirez-la d’une romantasy, il ne reste rien à raconter.
Pourquoi le mélange fantasy et romance cartonne
Le phénomène a grossi sur BookTok, où des lectrices se filment en train de pleurer sur leurs chapitres préférés (je ne juge personne, je fais pareil sans caméra). Les éditeurs ont suivi avec des reliures collector, des tranches peintes et des éditions limitées qui poussent à racheter un livre qu’on possède déjà. Je dis « on » parce que je suis coupable.
La France s’y est mise sérieusement. Big média, le site de Bpifrance, chiffrait le marché de la romance à plus de 12 millions d’exemplaires vendus en 2024, et une enquête Babelio menée auprès de plus de 7 000 lecteurs plaçait la romantasy en tête des sous-genres préférés. Ce ne sont pas mes impressions de comptoir : il suffit de regarder les tables de n’importe quelle librairie.
Il y a aussi l’effet feuilleton. Ces histoires se déploient sur quatre, cinq, parfois huit tomes, avec des fandoms qui théorisent entre deux sorties, annotent leurs exemplaires et se disputent sur les couples. On ne lit pas une romantasy, on emménage dedans. Pour une lectrice comme moi, c’est un bonheur et un gouffre à sommeil.
Si je devais expliquer l’attrait en une phrase : la fantasy donne à la romance des enjeux que le monde réel ne permet pas, et la romance donne à la fantasy ce qu’elle a longtemps traité par-dessus la jambe, des corps et des sentiments. Un malentendu amoureux entre collègues de bureau, c’est un mardi. Entre une chasseresse humaine et un seigneur fae immortel, c’est une question de vie ou de mort. Le décor amplifie tout.
Les codes de la maison : fae, académies, dragons et slow burn
Les fae, d’abord. Ces immortels trop beaux pour être honnêtes sont devenus l’aristocratie du genre : cours rivales, marchés truqués, politesse de façade et dents pointues. Ils permettent le fantasme du prédateur apprivoisé, celui qui pourrait tout détruire et choisit de ne pas le faire. C’est l’héritage direct d’ACOTAR, et le sous-genre entier vit encore dessus.
Les académies, ensuite. De préférence militaires, mortellement dangereuses, avec classements affichés et rivaux insupportables. L’école impose la proximité forcée, les entraînements au corps à corps et les alliances contre nature, tout ce dont une romance a besoin pour avancer sans qu’on force le scénario. Fourth Wing a remis la formule au goût du jour, mais elle est au fond aussi vieille que les pensionnats de sorciers.
Les dragons occupent une place à part depuis Fourth Wing, justement : des créatures télépathes, souvent sarcastiques, qui choisissent leur cavalier et commentent sa vie sentimentale sans y avoir été invitées. Un chaperon qui crache du feu, il fallait y penser.
Reste le slow burn, l’art de faire patienter le lecteur trois cents pages avant le premier baiser. Ajoutez les tropes maison, l’enemies-to-lovers, le mariage arrangé, les âmes liées par la magie, le héros du type « touchez-la et vous mourrez ». Oui, c’est codifié. C’est même le but : on ne vient pas y chercher la surprise mais la variation, comme dans un standard de jazz. La mauvaise romantasy récite ses codes ; la bonne les joue.
Trois portes d’entrée, lues et relues
Trois sagas suffisent pour comprendre de quoi on parle. Je les ai toutes lues, certaines deux fois, ce qui m’autorise à être précise.
Un palais d’épines et de roses, de Sarah J. Maas
C’est la série qui a lancé la vague, connue sous son acronyme anglais ACOTAR. Le premier tome est paru en France en 2017 chez La Martinière jeunesse, traduit par Anne-Judith Descombey. Feyre, chasseresse qui nourrit sa famille, tue un loup qui n’en était pas un et se retrouve retenue par Tamlin, seigneur fae, sur les terres immortelles de Prythian. Ça commence comme une relecture de La Belle et la Bête et ça part très ailleurs. Le premier tome est le plus sage ; la suite change de visage, et c’est là que la série m’a eue. Sarah J. Maas est aussi l’autrice de Keleana, si vous voulez creuser le rayon.
Fourth Wing, de Rebecca Yarros
Le raz-de-marée récent. Paru en français chez Hugo le 7 février 2024 dans une traduction de Karine Forestier, disponible en poche depuis juin 2025. Violet Sorrengail, qui se destinait à une vie d’archiviste, est envoyée par sa mère générale au collège de guerre de Basgiath, où l’on forme des cavaliers de dragons et où l’échec se paie de sa vie. C’est de la romance sous adrénaline : chapitres courts, dragons à l’ironie mordante, tension qui grimpe à chaque épreuve. Les suites s’appellent Iron Flame et Onyx Storm. J’ai fini le premier en un week-end, je n’en tire aucune fierté et je recommencerais demain.
Le Sang et la Cendre, de Jennifer L. Armentrout
Publié en français par De Saxus en 2021 (traduction de Cécile Tasson), repris en poche chez J’ai lu. Poppy a grandi recluse, vouée à un rituel sacré qu’on appelle l’Ascension, jusqu’à l’arrivée de Hawke, un garde du corps qui fissure une à une toutes ses certitudes. L’univers est plus sombre que les deux précédents, la mythologie plus dense, et le slow burn frôle la cruauté. La suite s’intitule Un royaume de chair et de feu ; achetez-la en même temps, le tome 1 s’arrête exactement où il faut pour vous ruiner le moral.
Par où commencer, concrètement
Si vous venez de la new romance et que la fantasy vous intimide, commencez par Fourth Wing : le vocabulaire du monde s’apprend en marchant et le rythme ne laisse pas le temps de décrocher. Si vous aimez les contes et tolérez un démarrage plus contemplatif, ACOTAR. Si vous cherchez du mystère et un slow burn qui fait mal, Armentrout.
Deux avertissements de lectrice, tout de même. Ces livres sont des pavés vendus en sagas, votre budget et vos étagères s’en souviendront. Et la plupart contiennent des scènes explicites : malgré les couvertures qui brillent, ce sont des romans pour adultes, pas des contes de fées pour adolescents.
Dernier conseil, le seul vraiment utile : prenez le tome 2 en même temps que le premier, vous me remercierez à deux heures du matin. Et si les mondes inventés finissent par vous fatiguer, la romance a d’autres niches improbables : il paraît qu’on y joue au hockey.