Ce site a une dette. Avant le magazine, il y a eu un blog qui dévorait la chick lit anglaise et défendait Bridget Jones contre les ricanements. Cette page est ma façon d’honorer cet héritage : raconter d’où vient le genre, pourquoi son nom fâche aujourd’hui, ce qu’il a réellement apporté, et par quels livres commencer.
1995, une chronique dans un journal anglais

Tout part d’une colonne de presse. En 1995, Helen Fielding raconte dans les pages de The Independent la vie d’une trentenaire célibataire de Londres, sous forme de journal intime. Bridget compte ses calories, ses unités d’alcool et ses résolutions ratées. Le roman tiré de la chronique, Le Journal de Bridget Jones, paraît en 1996 et devient un phénomène mondial, prolongé par une suite, L’âge de raison, puis par quatre films entre 2001 et 2025, avec Renée Zellweger dans le rôle.
Fielding n’a jamais caché sa source : la trame emprunte à Orgueil et Préjugés de Jane Austen, jusqu’au nom de Mark Darcy. Ce clin d’œil dit tout du genre naissant, une littérature de femmes qui connaît parfaitement ses classiques et choisit d’en rire. La grande trouvaille de Bridget, c’est l’autodérision. Pour la première fois, une héroïne avait le droit d’être ridicule sans être punie pour ça, ni sauvée uniquement par un homme.
L’âge d’or : Kinsella, Keyes et les couvertures roses
Le succès appelle le succès. En 2000, Sophie Kinsella (pseudonyme de Madeleine Wickham) publie Confessions d’une accro du shopping. Becky Bloomwood, journaliste financière incapable de gérer son propre argent, devient l’autre icône du genre, et la série qui suivra comptera de nombreux tomes. L’ironie du personnage, une spécialiste des finances croulant sous les découverts, est plus fine qu’on ne l’a dit à l’époque.
L’Irlandaise Marian Keyes creuse un autre sillon depuis Watermelon (1995) et sa série consacrée aux sœurs Walsh : le rire posé sur des sujets qui ne font pas rire du tout. Les Vacances de Rachel raconte ainsi une cure de désintoxication, nourrie de l’expérience de l’autrice elle-même. C’est pour moi le sommet du genre, drôle et déchirant dans la même page, parfois dans la même phrase.
Les éditeurs, eux, voient surtout un filon. Les années 2000 seront celles des couvertures roses, des escarpins, des verres à cocktail et des collections dédiées. Cette uniformisation marketing a fait vendre des millions de livres. Elle a aussi enfermé des autrices très différentes dans un même emballage, et préparé le procès qui allait suivre.
Pourquoi le terme est devenu gênant
L’expression apparaît au milieu des années 1990 aux États-Unis, dans une anthologie universitaire qui l’employait avec ironie, avant que le marketing ne s’en empare au premier degré. Littéralement, chick lit signifie quelque chose comme « littérature pour nanas ». Le mépris est dans le nom même.
Le problème, ce n’est pas d’aimer les histoires légères, c’est l’asymétrie. Nick Hornby écrivait au même moment des comédies sentimentales du point de vue masculin ; l’étiquette « lad lit » qu’on a tenté de lui accoler n’a jamais fonctionné comme un jugement de valeur. Pour les femmes, si. La case chick lit permettait de classer des romans sans les avoir lus, et des autrices entières y ont laissé leur crédibilité critique, quel que soit le sérieux de leurs sujets.
Résultat : le mot recule partout. Les maisons d’édition parlent désormais de comédie romantique ou de romance contemporaine, et beaucoup d’autrices refusent l’ancienne étiquette. Je continue pour ma part de l’employer entre lectrices, avec tendresse, comme un surnom de famille qu’on n’utilise pas devant les inconnus. Mais je comprends très bien qu’on l’enterre.
Ce que la chick lit a réellement apporté
Sous la légèreté, le genre a traité des sujets durs avant beaucoup de monde : l’addiction chez Keyes, le surendettement chez Kinsella, la pression sociale sur les célibataires chez Fielding. Le tout à la première personne, avec une sincérité que la littérature dite sérieuse de l’époque accordait rarement au quotidien des femmes de trente ans. Relisez ces livres aujourd’hui : sous les couvertures roses, il y avait du fond.
Le genre a aussi ouvert une voie éditoriale. Sans lui, pas de vague feel-good telle qu’on la connaît, et pas davantage de comédie romantique moderne. Une bonne partie du roman d’amour contemporain descend en droite ligne de Bridget Jones, qu’elle le revendique ou non. Il a enfin créé des communautés de lectrices, des blogs, des forums, tout un bouche-à-oreille dont le site où vous me lisez est un lointain descendant.
Les héritières d’aujourd’hui
Mhairi McFarlane, Écossaise, est ma préférée de la génération suivante. Parce que c’était nous, traduction de son premier roman, mélange l’humour vachard de l’ancienne école avec une mélancolie que le genre s’autorisait rarement. Ses héroïnes encaissent de vraies trahisons, pas seulement des rendez-vous ratés.
Beth O’Leary a signé avec À moi la nuit, toi le jour (2019) l’idée la plus brillante de la décennie : deux inconnus partagent un lit en horaires décalés et tombent amoureux par post-it interposés. Emily Henry, avec Comme dans un roman d’été, met face à face deux écrivains rivaux qui se lancent un pari, échanger leurs genres littéraires le temps d’un été.
La différence avec l’ancienne école saute aux yeux : moins de shopping, plus de santé mentale, de charge mentale et de consentement. L’humour est resté, le fond a suivi son époque. Et ces romans-là n’ont plus besoin d’étiquette diminutive pour être pris au sérieux, ce qui est peut-être la vraie victoire des pionnières.
Par où commencer aujourd’hui
Pour l’histoire du genre, commencez à la source avec Le Journal de Bridget Jones, qui a mieux vieilli que sa réputation. Pour rire sans arrière-pensée, le premier tome des aventures de Becky Bloomwood. Pour mesurer ce que le genre sait faire de plus profond, Les Vacances de Rachel. Et pour une porte d’entrée contemporaine, À moi la nuit, toi le jour, qui cumule les qualités des trois précédents.
Presque tous ces romans se lisent indépendamment, inutile de respecter un ordre. Mes chroniques récentes du genre vivent dans la catégorie comédie romantique du site. C’est le nouveau nom d’un très vieil amour, et je le porte sans nostalgie excessive : ce qui compte, c’est que ces livres continuent d’exister.