« Agnès Grey », journal d’une gouvernante par Anne Brontë
Après ma relecture des Hauts de Hurlevent en janvier, il fallait bien que je complète le tableau de famille. Voici donc Anne, la troisième sœur Brontë, l’oubliée, celle dont on ne parle jamais dans les dîners. J’ai déniché une vieille édition d’« Agnès Grey » chez un bouquiniste le mois dernier, trois euros et une odeur de grenier, et je l’ai lue en quelques soirées de fin d’hiver.
Le calendrier ajoute d’ailleurs une raison de s’y mettre cette année : Anne Brontë est née en janvier 1820, nous venons donc de passer son bicentenaire. Deux cents ans tout rond, et à part quelques initiés, personne n’en a parlé. Essayez d’imaginer le silence équivalent pour Charlotte ou Emily : impossible. Ce billet est ma modeste contribution au rattrapage collectif.
Publié en 1847, la même année que le roman d’Emily, « Agnès Grey » raconte l’histoire d’une fille de pasteur qui, pour aider sa famille désargentée, part travailler comme gouvernante dans des familles aisées. Anne Brontë savait exactement de quoi elle parlait : elle a exercé ce métier elle-même pendant cinq ans, de 1840 à 1845, dans une famille des environs d’York, et le roman s’en nourrit à chaque page. C’est ce qui fait sa force : on n’est pas dans le gothique flamboyant de ses sœurs, on est dans le vécu, sec et précis.
La domestique invisible qui voit tout
Ce qui m’a saisie, c’est la condition de gouvernante racontée de l’intérieur. Agnès n’est ni tout à fait une domestique ni tout à fait un membre de la famille : elle est invisible, coincée dans un entre-deux social où personne ne la défend. Les enfants dont elle a la charge sont odieux, gâtés-pourris par des parents qui lui reprochent ensuite de ne pas en faire des anges. Certaines scènes avec ces gamins m’ont mise dans une colère noire, et le fait qu’elles sentent le témoignage direct n’arrange rien. Anne Brontë a écrit un des premiers romans sur la maltraitance sociale ordinaire, et on continue de le vendre comme un gentil livre de demoiselle.
Il y a aussi de la lumière, heureusement, et même une histoire d’amour, discrète et digne, à l’image de l’héroïne. Rien de brûlant : une affection qui se construit sur l’estime, à petites touches. Après des mois de new romance à haute intensité, ce dépouillement m’a fait l’effet d’un verre d’eau fraîche.
Une histoire d’édition qui dit tout
Même la naissance du livre raconte la place d’Anne dans la famille. En décembre 1847, l’éditeur Thomas Newby publie un coffret de trois volumes : les deux premiers pour « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily, le troisième pour « Agnès Grey ». Le roman d’Anne est littéralement paru en volume d’appoint du chef-d’œuvre de sa sœur. Quand on sait ça, on comprend mieux pourquoi il n’a jamais eu droit à sa propre lumière : dès le premier jour, il était le wagon, pas la locomotive.
Et l’histoire ne s’arrête pas là. L’année suivante, en 1848, Anne publie un second roman, « La Locataire de Wildfell Hall », autrement plus explosif : une femme qui fuit un mariage désastreux et un mari alcoolique, sujet inouï pour l’époque. Le livre se vend très bien, fait scandale, et après la mort d’Anne en 1849, à 29 ans seulement, Charlotte s’oppose à sa réédition. La sœur aînée a soigneusement éteint la flamme de la cadette, et la postérité a suivi. Si « Agnès Grey » vous touche, enchaînez avec « La Locataire », vous verrez qu’Anne était peut-être la plus audacieuse des trois sur le fond, à défaut de l’être dans le style.
À qui le conseiller ? À celles qui ont aimé les sœurs Brontë mais croient avoir fait le tour, évidemment. Aussi à celles qui n’ont jamais accroché au romantisme échevelé de Hurlevent : Agnès pourrait les réconcilier avec la famille, justement parce qu’elle ne crie jamais. Et c’est un livre court, parfait pour une transition entre deux grosses lectures, un dimanche gris de fin d’hiver avec une théière entière à portée de main.
Soyons franche : si vous cherchez le souffle de Hurlevent, vous ne le trouverez pas ici. « Agnès Grey » est un roman modeste, presque effacé, et le dernier tiers manque un peu de tension. Mais sa modestie est celle de son héroïne, et il y a quelque chose de très moderne dans cette voix douce qui dit des choses dures sans jamais élever le ton. Anne méritait mieux que l’ombre de ses sœurs. Ce petit billet de mars est ma façon de lui rendre justice : lisez-la, elle vous attend depuis 1847.