Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de Les Chemins de Garwolin » : Evelyne Dress sur les traces du père

« Les Chemins de Garwolin » : Evelyne Dress sur les traces du père

De temps en temps, je pose les comédies et je vous parle d’un livre qui m’a remuée. Celui-ci est arrivé dans ma boîte aux lettres il y a quelques semaines, envoyé par les éditions Glyphe, une petite maison que je ne connaissais pas. « Les Chemins de Garwolin » d’Evelyne Dress est paru début octobre, et je l’ai lu en deux jours, avec cette sensation rare de tenir un livre écrit avec autre chose que du métier : avec de la nécessité.

Evelyne Dress, certaines d’entre vous la connaissent peut-être comme comédienne. Elle est aussi romancière, et « Les Chemins de Garwolin » est son cinquième roman, sans doute son plus personnel : elle a confié à son héroïne sa propre histoire et celle de ses ancêtres. Sylvia Gutmanster vient de perdre son père. Et comme souvent, c’est la mort qui ouvre les questions restées fermées toute une vie : d’où venait-il vraiment, que s’est-il passé là-bas, pourquoi ce silence ? Sylvia part alors pour la Pologne, sur les routes qui mènent à Garwolin, le village de sa famille, à la recherche d’une enfance qui n’est pas la sienne et qui pourtant la constitue.

Un mot sur ce parcours peu banal, car l’autrice n’est pas une inconnue qui débarque en littérature. Comédienne de cinéma et de théâtre, Evelyne Dress est passée derrière la caméra puis à la plume : son premier roman, « Pas d’amour sans amour », elle l’a elle-même adapté et réalisé pour le cinéma. Ont suivi, entre autres, « La Maison de Petichet », « Les Tournesols de Jérusalem » et « Le Rendez-vous de Rangoon ». Une œuvre construite à l’écart des modes et des plateaux télé, avec cette constance discrète des gens qui écrivent parce qu’ils en ont besoin. Ça se sent dès les premières pages de celui-ci.

Un voyage qui remonte le temps

Ce que ce roman raconte, au fond, c’est qu’on n’hérite pas seulement d’un nom. On hérite de silences, de peurs, de gestes inexpliqués. Le voyage de Sylvia à travers la Pologne est autant géographique qu’intérieur, et les pages où le présent du voyage se superpose au passé familial sont les plus fortes du livre. Je n’en dis pas plus sur ce que Sylvia découvre à Garwolin, parce que c’est le cœur du roman et qu’il vous appartient.

Là où le livre m’a le plus impressionnée, c’est qu’il évite tous les pièges du genre. Les romans des origines version rentrée littéraire ont souvent leur recette : pathos calibré, grandes phrases sur la mémoire, violons en fin de chapitre. Rien de tout ça ici. La Pologne de Dress n’est pas une carte postale sépia, c’est un pays réel, avec ses routes, ses gens d’aujourd’hui, ses gênes et ses malentendus quand une Française vient y remuer le passé. Cette pudeur donne au roman une dignité que bien des livres plus ambitieux n’atteignent jamais.

Pourquoi j’en parle ici, sur un blog de romance ? Parce que mon père à moi ne parle jamais de son enfance non plus. Et que ce livre m’a donné envie de lui poser des questions avant qu’il ne soit trop tard pour les réponses. Un roman capable de ça mérite bien une entorse à ma ligne éditoriale.

À qui le mettre entre les mains

Pas besoin d’aimer la romance pour celui-ci, ce n’en est pas une. Je le conseillerais d’abord à celles que les histoires de transmission travaillent : les petites-filles d’immigrés, les filles de taiseux, toutes celles qui portent un nom dont elles ne connaissent pas l’histoire. C’est aussi un livre à offrir, à une mère, à une tante, à quelqu’un de la génération d’avant, quitte à ouvrir des conversations qu’on repousse depuis des années. Prévoyez un moment calme pour le lire, un dimanche d’automne fait très bien l’affaire, et ne comptez pas le commencer un soir de semaine : vous ne le poserez pas à une heure raisonnable.

Le style est simple, direct, parfois abrupt, et c’est tant mieux : le sujet n’avait pas besoin d’ornements. Si vous cherchez une lecture d’automne qui a du poids sans être plombante, et si les histoires de racines et de transmission vous parlent, notez ce titre. Les petites maisons d’édition publient parfois les livres les plus nécessaires, et celui-ci en est la preuve.

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