Lire en anglais dans le texte quand on n’est pas bilingue
Culture·5 min de lecture
Mon premier roman en anglais m’a pris six semaines et une bonne dose d’orgueil mal placé. J’avais choisi un classique du dix-neuvième siècle, avec des phrases longues comme des trains et un vocabulaire dont la moitié n’existe plus. J’ai tenu quarante pages, j’ai abandonné, et j’en ai conclu que je n’avais pas le niveau. C’était faux. J’avais simplement choisi le pire livre possible pour commencer.
Trois ans plus tard, je lis régulièrement en anglais sans dictionnaire, et sans être bilingue pour autant. La différence ne vient pas de mon niveau, elle vient de la méthode et surtout du choix des premiers titres. Voilà ce que j’aurais aimé qu’on me dise.
Par quels livres commencer
La règle numéro un tient en une phrase : choisissez un livre écrit récemment, avec beaucoup de dialogues. Les dialogues sont courts, contextualisés, et proches de la langue parlée. Un roman très descriptif, au contraire, empile les adjectifs rares que vous n’avez jamais croisés et vous fait décrocher au premier paragraphe.
Le point de départ le plus efficace reste un livre que vous connaissez déjà en français. Si vous avez lu Harry Potter, dont le premier tome est paru en anglais en 1997, reprendre l’original est presque confortable : vous savez où va l’histoire, donc les mots inconnus ne bloquent rien. La série a aussi l’avantage de monter en difficulté au fil des tomes, ce qui vous entraîne sans que vous vous en rendiez compte.
Deuxième piste, la comédie contemporaine. Bridget Jones’s Diary de Helen Fielding, publié en anglais en 1996, est écrit sous forme de journal, avec des phrases courtes, des listes et un ton parlé. Confessions of a Shopaholic de Sophie Kinsella, paru en 2000, fonctionne pareil. Ces livres se moquent d’eux-mêmes, ce qui aide beaucoup quand on trébuche toutes les trois lignes.
Troisième piste, celle que je conseille aux gens qui trouvent la chick lit trop légère : Agatha Christie. Son anglais est propre, précis, sans effets de style, et l’intrigue vous tire vers l’avant. On veut savoir qui a tué, donc on ne s’arrête pas pour vérifier un mot. C’est exactement le comportement qu’il faut acquérir.
Une dernière option, sous-estimée : la littérature jeunesse écrite pour de bons lecteurs. Roald Dahl, par exemple, écrit une langue riche mais claire, avec un humour qui tient debout à tout âge. Personne ne vous verra dans le métro.
Comment tenir les cent premières pages
Le vrai obstacle n’est pas linguistique, il est psychologique. On lit deux fois moins vite qu’en français, on ne comprend pas tout, et le cerveau décrète que c’est un échec. Il faut se répéter une chose : la lenteur du début est normale et elle disparaît. Vers la page cent, on a rencontré assez de fois le vocabulaire propre au livre pour que la lecture s’accélère nettement.
La question du dictionnaire mérite une réponse claire. Ne cherchez pas chaque mot. Si vous vous arrêtez à toutes les lignes, vous ne lisez plus un roman, vous faites un exercice de version, et vous abandonnerez avant la fin de la semaine. Ma règle : je souligne au crayon, je continue, et je vérifie seulement les mots qui reviennent souvent ou qui bloquent la compréhension d’une scène entière.
Un mot inconnu par phrase, ça passe. Cinq mots inconnus par phrase, le livre est trop dur pour l’instant, et ce n’est pas grave. Reposez-le, prenez plus simple, revenez dans six mois. Le test que j’utilise en librairie consiste à ouvrir au hasard vers le milieu du volume et à lire une page. Si je comprends la scène sans effort, j’achète.
Deux astuces pratiques, enfin. Lire un peu tous les jours vaut mieux qu’une longue séance le dimanche, parce que le vocabulaire du livre reste frais. Et si vous lisez sur une liseuse, le dictionnaire intégré permet de vérifier un mot en appuyant dessus, sans casser le rythme. Je garde quand même mes exemplaires papier, par habitude et par plaisir de corner les pages.
Ce qu’on gagne, et ce qu’on perd
Ce qu’on gagne est immense sur les romans anglais et américains contemporains. On entend le rythme réel des dialogues, les jeux de mots que la traduction doit sacrifier, les niveaux de langue entre personnages. Certains textes très drôles perdent la moitié de leur sel en français, non par paresse du traducteur, mais parce que la blague repose sur un accent ou une expression intraduisible.
Ce qu’on perd mérite d’être dit aussi : la vitesse, la profondeur, et parfois la beauté. Je lis en anglais avec un peu plus de distance, comme derrière une vitre. Sur un texte exigeant, je préfère largement une bonne traduction française, qui a été travaillée pendant des mois, à ma lecture approximative. Une traduction n’est pas un pis-aller, c’est un travail d’écriture.
Mon conseil final tient donc en deux temps. Commencez par un livre facile, drôle, que vous connaissez déjà, et acceptez de ne pas tout saisir pendant cent pages. Puis alternez : un roman en anglais, un roman en français. On progresse plus vite en lisant beaucoup et facilement qu’en s’infligeant un chef-d’œuvre trop difficile qui vous dégoûtera des deux langues à la fois.