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Relire : l’aveu que les lectrices font à voix basse

Culture·5 min de lecture

Il y a un aveu que les lectrices font à voix basse, entre deux rayons, comme on avoue une petite lâcheté: cette année encore, j’ai relu les mêmes livres. Pas un, pas deux. Les mêmes quatre ou cinq, ceux dont je connais la fin, ceux dont je pourrais réciter des passages entiers. Et il y a toujours quelqu’un pour répondre, gentiment, qu’avec tout ce qui sort il faudrait quand même varier.

Je plaide coupable et je ne compte pas me corriger. Mais je voudrais défendre la relecture autrement que par la paresse, parce que ce n’en est pas.

Le même livre n’est jamais le même livre

La première fois qu’on lit un roman, on le lit pour savoir. Qui finit avec qui, qui a menti, comment ça se termine. Cette curiosité-là est tyrannique. Elle avale tout le reste, elle fait tourner les pages vite, elle nous fait sauter des paragraphes sans qu’on s’en rende compte. C’est une lecture d’intrigue, et elle passe à côté d’à peu près tout ce qui n’est pas l’intrigue.

La deuxième fois, la question du dénouement ne se pose plus. Libérée de ça, l’attention se déplace. On remarque les phrases. On voit comment une scène est montée, où l’auteur ralentit, à quel moment il coupe un dialogue trop tôt pour nous faire attendre. On repère les fausses pistes qui étaient posées dès le premier chapitre et sur lesquelles on avait glissé sans rien voir.

Chez Jane Austen, l’expérience est saisissante. À la première lecture d’Orgueil et Préjugés, on suit Elizabeth et on adopte ses jugements sans discuter, parce qu’elle est brillante et qu’on l’aime. À la relecture, on voit tout ce qu’elle refuse de voir. On comprend que Charlotte Lucas, quand elle épouse Mr Collins, ne trahit pas son amie: elle fait le calcul lucide d’une femme de vingt-sept ans sans fortune, et Elizabeth n’a simplement pas la même situation. Le livre ne change pas d’un mot. C’est le lecteur qui a changé de place.

C’est là le vrai secret de la relecture. On ne relit pas le livre, on relit ce qu’on est devenu depuis. À vingt ans on épouse la révolte de l’héroïne, à trente on trouve sa mère beaucoup moins ridicule, et un jour on se surprend à donner raison au personnage qu’on détestait. Le roman sert de témoin. Il ne bouge pas, alors il mesure ce qui a bougé.

Relire, c’est apprendre à lire

Il y a un argument plus terre à terre. Une première lecture ne montre pas le travail de l’auteur, elle le cache. C’est même sa réussite: quand un roman fonctionne, on ne voit pas les coutures, on voit l’histoire. Le mécanisme reste sous le capot.

Le deuxième passage ouvre le capot. On voit qu’un personnage secondaire a été introduit trois chapitres avant d’être utile, uniquement pour qu’il ne débarque pas comme une solution miracle. On voit une réplique anodine qui reviendra en écho cent pages plus loin. On voit surtout les endroits où l’auteur a triché, la coïncidence qui arrangeait tout, la scène de réconciliation expédiée en une page parce qu’il fallait finir.

Depuis que je relis sérieusement, je lis les nouveautés autrement. Je repère plus vite les livres bien construits et je suis nettement plus dure avec les autres. Relire ne fait pas gagner de temps, ça se saurait, mais ça forme l’œil bien mieux que d’enchaîner vingt romans oubliés dans la semaine.

Il y a aussi les relectures qui ne servent à rien d’autre qu’au réconfort, et je les revendique tout autant. Le livre-doudou, celui qu’on reprend quand on est incapable de commencer quoi que ce soit d’autre, remplit une fonction que je ne vois pas pourquoi il faudrait mépriser. Personne ne reproche à quelqu’un de réécouter un disque.

Le compteur contre le plaisir

Alors pourquoi la relecture est-elle si mal vue ? Ma théorie tient en un mot: le chiffre. Depuis que Goodreads a lancé son défi de lecture annuel en 2011, une grande partie des lecteurs vit avec un compteur. Cinquante livres, cent livres, la barre qui se remplit, le petit message qui annonce qu’on a trois titres de retard sur son objectif.

Dans cette logique, relire est une perte sèche. Le livre est déjà coché, il ne fera pas avancer la barre, il ne réduira pas la pile à lire qui déborde de la table de nuit. On finit par choisir ses lectures en fonction d’un tableau de bord, ce qui est le contraire exact de la raison pour laquelle on a commencé à lire.

Je ne suis pas contre les défis, ils m’ont fait découvrir des auteurs que je n’aurais jamais ouverts. Mais je refuse que le compteur décide. Un livre relu quatre fois a probablement plus compté dans ma vie de lectrice que trente romans avalés et oubliés, et il n’existe aucune statistique capable de dire ça.

Alors si vous hésitez à reprendre pour la sixième fois le roman qui traîne sur votre étagère avec le dos cassé et les pages cornées, allez-y. Il vous dira des choses qu’il ne pouvait pas vous dire avant. Et vous n’aurez de comptes à rendre à personne, surtout pas à une barre de progression.

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