« Le Rouge et le Noir » : Julien Sorel, l’ambition contre le cœur
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Aujourd’hui je change de rayon et je vous parle d’un classique, et pas n’importe lequel. Le Rouge et le Noir de Stendhal a été le tout premier classique que j’aie lu de mon plein gré. Curieusement, je ne l’avais jamais possédé : je l’avais emprunté à l’époque, rendu, et jamais racheté. Le voir enfin sur mon étagère m’a donné envie de le relire, ce qui est le meilleur argument possible pour un livre publié en 1830.
L’histoire d’un garçon qui veut monter
Julien Sorel a dix-huit ans, il est fils de charpentier à Verrières, en Franche-Comté, et son père le méprise parce qu’il lit au lieu de travailler. Il est intelligent, ambitieux, dévoré d’une envie de sortir de sa condition. Engagé comme précepteur chez M. de Rênal, le maire de la ville, il séduit sa femme par défi de classe, puis en tombe amoureux, ce qui n’était pas prévu au programme.
Les rumeurs interrompent l’idylle, Julien part au séminaire de Besançon, y endure un an de haine ordinaire, protégé seulement par l’abbé Pirard. Puis Paris, le secrétariat chez le marquis de La Mole, et Mathilde, fille du marquis, aussi orgueilleuse que lui. La suite est célèbre et je ne la raconterai pas ici, sinon pour dire qu’une lettre y joue un rôle décisif et que le dernier tiers est parmi les plus violents de la littérature française.
Le titre lui-même fait l’objet de débats depuis toujours. On y lit souvent l’uniforme militaire contre la soutane, les deux voies d’ascension ouvertes à un garçon sans naissance sous la Restauration. D’autres y voient la roulette, ou le sang et le deuil. Stendhal n’a rien expliqué, ce qui est probablement la meilleure décision qu’il ait prise.
Ce que je n’avais pas vu à quinze ans
Adolescente, j’avais lu une histoire d’amour contrariée. Je trouvais Julien romantique, Mme de Rênal touchante, Mathilde insupportable. En relisant, je vois surtout un roman sur les classes sociales, écrit par quelqu’un qui observe son époque avec une froideur d’entomologiste. Le sous-titre, « Chronique de 1830 », n’est pas une coquetterie : Stendhal décrit une société précise à un moment précis, et il ne l’aime pas beaucoup.
Julien, du coup, m’apparaît autrement. Ce n’est pas un amoureux, c’est un stratège. Il calcule ses gestes, il répète ses répliques, il tient la comptabilité de ses conquêtes comme d’une campagne militaire. Ses moments de sincérité sont des accidents, et ce sont eux qui le perdent. À quinze ans j’admirais son audace, aujourd’hui je vois surtout un garçon qui se ment sans arrêt.
Mme de Rênal aussi a changé de visage. Je la trouvais passive, je la trouve maintenant d’une profondeur remarquable. Sa culpabilité religieuse est écrite avec une finesse qui manque à beaucoup de romans contemporains sur des sujets voisins. Quant à Mathilde, elle est devenue mon personnage préféré : hautaine, théâtrale, amoureuse de sa propre idée de la passion, et parfaitement consciente de jouer un rôle.
Faut-il le relire ?
Honnêtement, oui, et de préférence loin du lycée. Le roman souffre d’avoir été un exercice scolaire pour des générations entières. Lu sans fiche à remplir, il se révèle drôle, méchant, plein de commentaires ironiques du narrateur qui interrompt sa propre histoire pour se moquer de ses personnages. Cette ironie est ce que j’avais complètement raté la première fois.
Il faut accepter quelques passages arides. Les intrigues politiques de la seconde partie, avec leurs allusions à une actualité vieille de bientôt deux siècles, demandent de la bonne volonté ou des notes de bas de page. J’ai sauté quelques pages, je l’avoue sans honte, et je ne crois pas avoir perdu grand-chose à l’affaire.
Ce qui frappe surtout, c’est la modernité du personnage principal. Un jeune homme brillant, issu d’un milieu modeste, qui comprend très vite que le talent ne suffit pas et que tout se joue dans la maîtrise des codes des autres. On pourrait écrire exactement ce roman aujourd’hui en changeant le séminaire pour une grande école. C’est ce qui fait qu’un livre traverse les siècles, je crois : pas les décors, mais la mécanique sociale qu’il démonte.
Je le repose sur l’étagère avec le sentiment d’avoir lu un autre livre que celui de mes quinze ans, et l’intention ferme de recommencer dans dix ans pour voir ce qu’il sera devenu.