Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Le temps d'une saison », retour vers les années folles »

« Le temps d’une saison », retour vers les années folles

Culture·5 min de lecture

Il y a des livres qu’on n’aurait jamais choisis en librairie et qui finissent par occuper tout un week-end. Le temps d’une saison de Siwar al-Assad, paru aux éditions Erick Bonnier, fait partie de ceux-là. Une couverture sage, un titre qui ne dit pas grand-chose, et à l’intérieur un roman d’aventure sentimental qui m’a fait traverser l’Atlantique en 1920 sans quitter mon fauteuil.

Angèle de Lestrange est la fille d’un collectionneur d’art réputé. Paris est en fête au lendemain de la Première Guerre mondiale, Montparnasse déborde d’exubérance et de nouveauté, mais Angèle sort d’une expérience sentimentale douloureuse. Pour changer d’air, elle embarque pour New York, où elle logera chez une amie de son père dans l’Upper East Side. L’été 1920 ne sera pas la parenthèse tranquille qu’elle imaginait.

Un décor qui fait la moitié du travail

J’ai une faiblesse assumée pour cette période. Les années qui suivent la guerre, les femmes qui coupent leurs cheveux et raccourcissent leurs jupes, les ateliers d’artistes, les fortunes américaines qui achètent l’Europe au kilo. Le roman exploite ce contraste entre les deux villes avec gourmandise : d’un côté un Paris bohème et un peu fauché, de l’autre un New York qui vit dans le neuf, l’argent frais et les immeubles trop hauts.

Le basculement se produit lors d’une soirée extravagante, quand Angèle assiste à un cambriolage au Metropolitan Museum. La voilà mêlée à une affaire de trafic international d’œuvres d’art, aux côtés d’un avocat, Charles Rutkins, qui mène l’enquête sur ce vol de pièces venues d’Europe centrale. On quitte le salon mondain pour le roman d’aventure, et j’avoue que ce virage m’a surprise. Je m’attendais à un récit d’apprentissage feutré, j’ai eu des filatures et des passages de frontières.

La question du pillage des œuvres d’art donne au livre une épaisseur bienvenue. Derrière l’intrigue, il y a le sujet des collections qui changent de mains dans le chaos de l’après-guerre, des provenances qu’on ne regarde pas de trop près, des marchands qui profitent des familles ruinées. Le roman ne fait pas un cours d’histoire, mais il pose le décor avec assez de sérieux pour qu’on ait envie d’aller lire ailleurs sur le sujet.

Angèle, héroïne qui apprend

Ce que j’ai préféré, c’est la trajectoire d’Angèle. Elle arrive à New York blessée, sur la défensive, prête à s’enfermer dans le rôle de la jeune femme de bonne famille qui attend que le chagrin passe. Elle en repart transformée, et cette transformation ne tient pas seulement à l’histoire d’amour. Elle découvre qu’elle a un jugement, une curiosité, du courage physique aussi. L’auteur lui laisse le droit de se tromper, ce qui est plus rare qu’on ne croit dans les romans d’époque.

La relation avec Charles Rutkins suit un chemin assez classique, avec sa dose de malentendus et de rendez-vous manqués. Je ne lui reprocherai pas d’être prévisible, on ouvre ce genre de livre en sachant à peu près où il nous emmène. Le plaisir vient plutôt du trajet, des conversations, des scènes où l’enquête et le sentiment avancent en même temps sans que l’un serve seulement de prétexte à l’autre.

L’écriture est appliquée, parfois un peu trop. Il y a des descriptions de robes et de salons dont je me serais passée, et quelques dialogues où les personnages expliquent au lecteur des choses qu’ils savent déjà tous les deux. Le rythme faiblit dans le dernier tiers, au moment où les péripéties s’enchaînent un peu mécaniquement. J’ai levé un sourcil sur deux ou trois coïncidences bien pratiques.

Pour qui, pour quand

C’est une lecture de vacances au sens noble : on la commence sans y croire, on la termine en ayant appris deux ou trois choses et en ayant passé un bon moment. Si vous aimez les romans qui vous transportent dans une époque précise, avec une héroïne qui grandit et une intrigue qui avance, vous devriez y trouver votre compte. Si vous cherchez de la grande littérature sur les années folles, vous serez plus exigeant que moi et vous trouverez à redire sur le style.

Personnellement, j’ai refermé le livre avec une envie folle d’aller regarder des photographies de Montparnasse et de lire tout ce que je pourrais trouver sur les collections d’art déplacées à cette période. Un roman qui donne envie d’ouvrir d’autres livres a déjà accompli quelque chose.

Bref, une découverte que je n’attendais pas, arrivée entre deux commentaires de texte et une sieste de fin d’hiver. Parfois les meilleures surprises viennent des livres qu’on n’a pas cherchés.

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