Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de La Langue oubliée de Dieu » : j'ai été transportée

« La Langue oubliée de Dieu » : j’ai été transportée

Publier une chronique un 14 février, sur un blog comme le mien, ça devrait sentir la comédie romantique à plein nez. Eh bien non. Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un roman qui n’a rien à voir avec mes lectures habituelles et qui m’a remuée comme peu de livres l’ont fait ces derniers mois : « La Langue oubliée de Dieu » de Saïd Ghazal, paru fin janvier aux éditions Erick Bonnier, dans la collection Encre d’Orient.

Aram est hanté par une histoire trop lourde pour lui, celle que lui ont léguée ses grands-parents, rescapés du pogrom des chrétiens de Turquie au début du XXe siècle. Il s’attelle à la traduction des mémoires de son grand-père Sowo, écrits en araméen, la langue des chrétiens syriaques d’Orient. Tout le roman tient dans ce geste : un petit-fils qui déchiffre, mot après mot, ce que les siens ont traversé, et qui comprend en même temps d’où il vient.

Un mot sur cette langue, parce qu’elle est le cœur battant du livre. L’araméen est l’une des plus anciennes langues du Proche-Orient, celle que parlait le Christ, et elle ne survit aujourd’hui que dans des communautés dispersées. Le titre prend alors tout son sens : une langue oubliée de Dieu, gardée vivante par des hommes qui n’ont plus qu’elle. J’avoue que je ne connaissais rien à l’histoire des chrétiens syriaques avant d’ouvrir ce roman, et c’est aussi pour ça que je vous en parle aujourd’hui : on lit bien peu de fictions sur eux chez nous.

Il faut dire un mot de l’auteur, parce que ce livre lui ressemble. Saïd Ghazal est un Libano-Canadien francophone qui a quitté le Liban en 1975, poussé par ses parents au moment où la guerre éclatait, pour continuer ses études à Montréal. C’est un premier roman, et on sent qu’il y a mis sa propre histoire : l’exil, le déracinement, ce lien têtu avec une communauté qu’on porte en soi même à des milliers de kilomètres. On est quelque part entre le roman et l’autofiction, et cette frontière floue donne au texte une sincérité qui m’a désarmée.

Je corrige avant que vous ne le fassiez : oui, j’ai lu ce livre d’une traite. Je l’ai ouvert un dimanche après-midi gris, avec une théière pleine, et quand j’ai relevé la tête il faisait nuit et mon thé était froid depuis longtemps. 236 pages, ça se dévore, mais celles-ci laissent des traces.

Une langue comme une maison qu’on emporte

Ce qui m’a le plus touchée, c’est l’idée qu’une langue puisse être une maison. L’araméen, dans ce roman, n’est pas un décor exotique : c’est un personnage à part entière, une mémoire vivante que la traduction d’Aram tente d’empêcher de s’éteindre. Moi qui passe mes journées dans des romans d’amour, j’ai trouvé là une autre forme d’histoire d’amour, plus grave : celle d’un homme pour la langue de ses ancêtres.

Ce qui donne au livre sa profondeur, c’est aussi l’écho entre deux exils : celui du grand-père, chassé de sa terre par les massacres, et celui d’Aram, poussé hors du Liban en 1975 par la guerre. Deux départs à deux générations de distance, et la même question qui traverse tout le texte : qu’est-ce qu’on emporte quand on part, et qu’est-ce qu’on transmet quand on n’est jamais revenu ?

Face aux romans historiques qui reconstituent les tragédies à grand renfort de scènes spectaculaires, Ghazal fait le choix inverse : presque tout passe par la mémoire écrite, par le geste patient de traduire. C’est moins immédiatement saisissant, c’est infiniment plus durable. Soyons honnête, tout n’est pas parfait pour autant. Le rythme se cherche par moments, certains passages m’ont demandé de la patience, premier roman oblige. Mais la force du sujet et la pudeur de l’écriture l’emportent largement sur ces petites réserves.

Pour qui est ce roman

Il s’adresse d’abord aux amoureux des récits de filiation, à ceux qui veulent comprendre ce que l’exil fait aux familles sur plusieurs générations. Les amateurs de rebondissements resteront sur leur faim : ici, tout est intérieur, tout passe par la mémoire. Le bon moment pour le lire : un dimanche silencieux, sans téléphone, avec du temps devant soi. Il fait 236 pages, mais il en pèse le double.

Je repensais, en le lisant, à mon arrière-grand-mère, qui parlait un patois que personne dans la famille n’a appris. Il reste d’elle quelques expressions que ma mère répète sans plus savoir les traduire. C’est une toute petite perte à l’échelle du monde, et une perte immense à l’échelle de notre table de cuisine. Ce livre parle exactement de ça, en plus grave et en plus grand.

Alors voilà ma Saint-Valentin littéraire : pas de baiser sous la pluie, pas de quiproquo amoureux, mais une déclaration quand même. Celle d’un petit-fils à son grand-père, d’un exilé à sa terre, d’un écrivain à une langue oubliée. J’ai été transportée, et je vous souhaite de l’être aussi.

Publications similaires