Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « Le livre d'abord ou le film d'abord ? Le dilemme éternel des adaptations »

Le livre d’abord ou le film d’abord ? Le dilemme éternel des adaptations

Culture·6 min de lecture

C’est la question qui met tout le monde d’accord sur le fait qu’on ne sera jamais d’accord. Une adaptation sort, le débat démarre dans la file d’attente du cinéma, et il y a toujours quelqu’un pour lâcher la phrase fatale : « ah mais tu n’as pas lu le livre ? » sur un ton qui suggère une infirmité. J’ai longtemps été cette personne. J’ai changé d’avis, et je vais essayer d’expliquer pourquoi.

Le problème n’est pas de savoir quelle version est la meilleure. C’est une question sans réponse, un roman et un film ne jouant pas au même jeu. La vraie question, celle qui a des conséquences concrètes sur votre plaisir, c’est l’ordre. Parce que le premier des deux que vous découvrez colonise votre imaginaire de manière définitive, et le second passe le reste de son existence à s’excuser.

Lire avant : la version noble, et ses effets secondaires

Lire d’abord, c’est la position de prestige. On arrive dans la salle avec ses images à soi, ses visages à soi, sa cartographie mentale des lieux. On repère les coupes, on note les personnages fusionnés, on soupire au moment où le scénariste a inventé une scène qui n’existe pas. Il y a un plaisir réel là-dedans, celui d’être en avance sur le film.

Sauf que ce plaisir a un coût. Quand on a lu avant, on ne regarde plus un film, on l’audite. Chaque plan est comparé à une référence interne, et le cerveau passe deux heures à cocher des cases au lieu de se laisser emmener. J’ai vécu ça avec le Gatsby le Magnifique de Baz Luhrmann sorti au printemps dernier, qui ouvrait le Festival de Cannes. Je connaissais le roman de Fitzgerald, donc j’ai passé la séance à me demander si tout ce clinquant servait le propos, alors que la personne assise à côté de moi, qui n’avait rien lu, s’est simplement laissée emporter. Elle a passé une meilleure soirée que moi. C’est vexant, mais c’est un fait.

Autre effet secondaire : la déception est structurellement garantie. Un roman de cinq cents pages tient en deux heures uniquement si l’on ampute. Les intrigues secondaires sautent, les personnages perdent leurs contradictions, et surtout la voix narrative disparaît. Or c’est souvent la voix qui fait le livre. Dans Le Journal de Bridget Jones, l’essentiel tient au ton du journal intime, à cette autodérision de tous les instants. Le film s’en sort plutôt bien, mais il remplace la voix par une actrice, et ce n’est pas la même chose.

Voir avant : l’option honteuse qui fonctionne très bien

Voir d’abord, en revanche, on l’avoue à voix basse. C’est pourtant, dans certains cas, la meilleure stratégie. Le film vous donne l’architecture générale, les personnages, l’ambiance. Vous savez où vous allez. Et vous ouvrez ensuite le roman non pas pour découvrir l’intrigue, mais pour découvrir tout ce que le film n’a pas pu vous donner : l’intérieur des têtes, les motivations, les cinquante pages de digression que le scénariste a jetées et qui sont parfois les meilleures.

Cette méthode marche particulièrement bien avec les romans réputés intimidants. Beaucoup de gens n’ouvriront jamais un classique de leur propre initiative, mais le liront volontiers après avoir vu une adaptation qui leur a donné des repères. Il y a une génération entière de lectrices qui a découvert Jane Austen par les adaptations avant d’aller vers le texte, et je ne vois pas au nom de quoi il faudrait le leur reprocher. Le résultat est le même : elles ont lu Austen.

Il existe même une catégorie de livres qui gagnent à être lus après. Le Diable s’habille en Prada en fait partie. Le film a construit un personnage de rédactrice en chef d’une froideur mémorable, et revenir ensuite au roman permet de voir à quel point l’adaptation a densifié la matière de départ. C’est instructif sur le travail d’adaptation lui-même, ce qui est un autre plaisir, plus technique, mais bien réel.

Ma règle, faute de mieux

À force de me planter dans les deux sens, j’ai fini par me fabriquer une règle empirique. Quand l’histoire repose sur l’intrigue, sur le suspense, sur un retournement, je vois le film d’abord ou je lis le livre d’abord, mais jamais les deux à court intervalle. L’un des deux sera gâché, autant laisser passer des années pour que la mémoire s’estompe et que la surprise redevienne possible.

Quand l’histoire repose sur une voix, sur un style, sur un point de vue intérieur, je lis d’abord et j’accepte que le film me déçoive. Je sais à l’avance que le cinéma ne saura pas transcrire ce qui m’a plu, donc je n’attends pas de lui qu’il le fasse. Curieusement, quand on abaisse ses attentes de cette façon, on se retrouve à apprécier les adaptations pour ce qu’elles ajoutent plutôt qu’à les condamner pour ce qu’elles retirent.

Et quand il s’agit de sagas conçues dès le départ comme des machines à images, du type Harry Potter, la question de l’ordre me paraît franchement secondaire. Le monde a été fabriqué pour circuler entre les supports. On peut y entrer par n’importe quelle porte.

Reste le cas des gens qui décident de ne pas lire le livre après avoir vu le film, parce que « je connais déjà l’histoire ». Ceux-là, je les plains sincèrement. Connaître l’histoire n’est pas connaître le livre. On peut relire dix fois un roman dont on sait tout par cœur et y trouver encore quelque chose, ce qui prouve bien que l’intrigue n’était pas le sujet. Alors non, vous ne connaissez pas déjà l’histoire. Vous en connaissez le résumé filmé, ce qui n’est pas la même marchandise du tout.

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