Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « Offrir un livre sans se tromper : ma méthode et les pièges classiques »

Offrir un livre sans se tromper : ma méthode et les pièges classiques

Culture·5 min de lecture

Offrir un livre passe pour le cadeau facile. C’est en réalité le plus risqué de tous, parce qu’un livre n’est jamais un objet neutre. En choisissant un titre pour quelqu’un, on lui dit discrètement : voilà ce que je crois que tu aimes, voilà le temps que je pense que tu as, voilà ce que je pense de ton niveau de lecture. Ça fait beaucoup de messages pour un paquet de deux cents grammes.

J’ai offert des dizaines de livres et j’ai raté beaucoup de fois. J’ai fini par bâtir une petite méthode, avec des questions posées dans l’ordre, et une liste de pièges dans lesquels je continue de tomber régulièrement.

Les trois questions à se poser avant d’entrer en librairie

Première question : est-ce que cette personne lit ? Pas est-ce qu’elle aime les livres, est-ce qu’elle lit. Quelqu’un qui lit quatre romans par an ne recevra pas un pavé de six cents pages comme un cadeau, mais comme une charge de travail. Pour un petit lecteur, un livre court, avec des chapitres courts, vaut mille fois mieux qu’un chef-d’œuvre imposant qui restera sur l’étagère en accusation permanente.

Deuxième question : qu’est-ce qu’elle aime, elle, pas moi ? C’est la question qui fait mal. Mon envie naturelle est d’offrir le livre qui m’a bouleversée cette année, celui dont je veux parler avec quelqu’un. Ce désir est légitime, il ne fait pas un bon cadeau. Il faut se rappeler que la personne en face aime peut-être les enquêtes policières, la science-fiction ou les récits de montagne, et que ce n’est pas un défaut à corriger.

Troisième question : est-ce qu’elle l’a déjà ? Le piège classique du cadeau littéraire, c’est le titre évident. Si quelqu’un adore un auteur, il possède probablement déjà son roman le plus célèbre. C’est justement là qu’il y a une place à prendre : le livre moins connu du même auteur, une correspondance, un recueil, un texte du même univers signé par quelqu’un d’autre. Le cadeau devient une découverte au lieu d’un doublon.

Les pièges dans lesquels je tombe encore

Le livre qui fait la leçon. Offrir un essai sur l’organisation à quelqu’un de désordonné, un roman sur le deuil à quelqu’un qui traverse une période difficile, un guide de développement personnel à peu près à n’importe qui. L’intention est bonne, l’effet est glaçant. Le destinataire lit le titre et comprend un diagnostic. Il faut avoir une relation très solide pour se permettre ce genre de geste.

Le livre choisi pour la couverture. J’ai fait ça, plusieurs fois, et j’ai honte. La couverture rassure sur le geste, elle ne dit rien du contenu. On offre un bel objet et un texte qu’on n’a pas ouvert, en croisant les doigts pour qu’il soit bon. Ça marche une fois sur cinq.

Le livre de la rentrée dont tout le monde parle. Celui-là a deux défauts. Il a des chances d’avoir déjà été offert par quelqu’un d’autre, et il porte une pression sociale qui gâche la lecture. Personne n’a envie de commencer un roman en sachant qu’on lui demandera son avis pendant le repas de famille suivant.

Le premier tome d’une longue série. Piège sournois, parce qu’il paraît généreux. En pratique, on offre un engagement de neuf volumes à quelqu’un qui n’a rien demandé, et une culpabilité durable si le premier ne lui plaît pas.

Ce qui marche presque à tous les coups

Le livre relié à un souvenir commun fonctionne toujours. Un roman qui se passe dans la ville où l’on a travaillé ensemble, un texte sur un sujet dont on a parlé une fois, un auteur mentionné en passant six mois plus tôt. Ce cadeau prouve qu’on a écouté, et l’écoute est le seul luxe difficile à acheter.

La belle édition d’un livre déjà aimé marche aussi très bien, contrairement à ce qu’on croit. Offrir à quelqu’un une édition soignée d’un roman qu’il a lu en poche à seize ans, avec la couverture cassée et les pages jaunies, c’est offrir une relecture. Personne ne se plaint jamais d’avoir deux exemplaires d’un livre qui compte.

Le mot glissé à l’intérieur change tout, et il ne coûte rien. Deux lignes sur la page de garde, avec la date, et pourquoi ce livre pour cette personne. J’ai gardé tous les livres qu’on m’a offerts avec une dédicace, y compris ceux que je n’ai pas aimés. C’est aussi la seule façon de retrouver, dix ans plus tard, qui vous a donné quoi.

Enfin, il existe une solution que les amateurs de livres jugent parfois paresseuse, et qui est souvent la meilleure : la carte cadeau de librairie. Pour un très gros lecteur, dont on ne connaît ni la pile en cours ni les doublons, c’est un billet d’entrée dans un magasin qu’il adore, avec le droit de choisir lui-même. Ajoutez un mot manuscrit et le cadeau redevient personnel. J’en ai reçu une l’an dernier, et j’ai passé quarante-cinq minutes délicieuses entre deux rayons avant de me décider.

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