Les romans qui donnent envie de traverser la Manche
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Il y a des romans qui racontent une histoire et des romans qui vous mettent une envie de départ dans les jambes. Les seconds sont rares, et l’Angleterre en a produit une quantité déraisonnable. Je referme certains livres avec l’envie parfaitement idiote d’aller voir si le paysage existe vraiment, si la maison ressemble à ce que j’ai imaginé, si la pluie tombe comme décrit. Voici ceux qui me font ça.
Les landes, les falaises et les grandes maisons
Le premier de la liste est Les Hauts de Hurlevent, publié par Emily Brontë en 1847. Le Yorkshire y est un personnage à part entière, avec ses landes rases, son vent permanent et ses distances qui se marchent. Ce n’est pas un paysage aimable. C’est justement pour ça qu’on veut y aller : peu de livres donnent une telle envie de mettre un manteau et de sortir marcher dans quelque chose d’hostile.
Deuxième arrêt, les Cornouailles de Rebecca, roman de Daphné du Maurier paru en 1938 et traduit en français en 1940. Manderley, l’immense propriété au bout d’une allée trop longue, est inventée, mais la côte, les criques, la mer qui monte et les brumes sont bien là. Du Maurier a vécu dans la région et ça se sent à chaque page. Je n’ai jamais lu de meilleure description d’une maison qui écrase les gens qui l’habitent.
Restons dans les grandes demeures avec Les Vestiges du jour de Kazuo Ishiguro, traduit en français en 1990. Le narrateur, majordome, traverse la campagne anglaise en voiture pendant quelques jours, et le roman devient une carte postale mélancolique de villages, d’auberges et de collines. C’est le livre qui m’a donné envie de louer une voiture et de ne suivre aucune autoroute.
Les villes : Bath, Londres et les autres
Jane Austen reste la meilleure agence de voyages du dix-neuvième siècle. Persuasion, publié en 1817, se déroule en partie à Bath, avec ses bâtiments clairs, ses promenades et ses salles de réception. On y va pour prendre les eaux et surtout pour être vu. Ses romans donnent aussi envie de la campagne du Hampshire, celle des allées entre les haies et des maisons de famille où l’on marche pendant des heures pour éviter une conversation.
Londres appartient à Dickens, qui l’a arpentée à pied la nuit pendant des années. Oliver Twist, paru en 1838, ne donne pas franchement envie de dormir dans ses quartiers, et c’est pourtant un guide redoutable. On lit ces pages et on veut aller vérifier ce qui reste, quelles rues ont survécu, ce que sont devenus ces coins que l’on décrivait comme des coupe-gorge. Le tourisme littéraire a parfois cette forme un peu morbide.
Pour l’Angleterre du Nord, celle qu’on ne met jamais sur les brochures, je recommande Nord et Sud d’Elizabeth Gaskell, écrit en 1855 et réédité en français chez Fayard en 2005. Manchester y apparaît sous le nom de Milton, avec ses usines, sa fumée et ses ouvriers. Ça ne donne pas envie de vacances au sens habituel, mais ça donne furieusement envie de comprendre un pays autrement que par ses châteaux.
Les livres qui donnent envie d’îles et de petits villages
Une mention spéciale pour Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, publié en français en 2009. Le roman se passe à Guernesey, dans les îles anglo-normandes, juste après la Seconde Guerre mondiale, et il est entièrement composé de lettres. On y parle d’occupation, de rationnement, de deuil, et de la façon dont un club de lecture improvisé a tenu lieu de refuge.
C’est le livre que j’offre le plus souvent, parce qu’il réussit un équilibre difficile : il est drôle sans être léger et grave sans être plombant. Et il donne une envie violente de bateau, de falaises et de thé bu dans une cuisine trop petite avec des gens qui parlent fort.
Reste le cas des petits villages anglais, spécialité nationale. Agatha Christie en a fait le décor de ses meilleurs romans, avec ses presbytères, ses jardins entretenus et ses vieilles dames qui remarquent absolument tout. On y commet beaucoup de meurtres, ce qui devrait dissuader d’y séjourner. Personnellement, ça m’a surtout donné envie de m’asseoir dans un pub un après-midi de pluie pour écouter les conversations.
Si je devais résumer ce que ces livres ont en commun, ce serait le climat. Aucun ne promet du soleil. Ils promettent du vent, des intérieurs chauds, des tasses brûlantes et de longues marches. C’est probablement pour ça qu’ils marchent si bien : ils vendent une ambiance plutôt qu’un décor, et une ambiance, ça se retrouve n’importe où, même sous la pluie et même en juillet.
Ma seule mise en garde tient à l’écart entre le livre et le lieu. La lande existe, les falaises existent, Bath est toujours debout. Manderley, non. Le meilleur du voyage littéraire se joue dans la tête, et le déplacement sert surtout à donner du relief à ce qu’on a déjà lu.