Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Is it Love ?, quand un jeu de romance sur smartphone devient une collection de romans »

Is it Love ?, quand un jeu de romance sur smartphone devient une collection de romans

Culture·4 min de lecture

Article un peu différent aujourd’hui, parce que je vais parler d’un truc que je pratique en cachette depuis septembre dernier : Is it Love ?. Pour celles qui ne connaissent pas, ce sont des histoires interactives sur téléphone, développées par le studio français 1492, cofondé en 2014 par Claire Zamora. Le principe : vous êtes l’héroïne de votre propre romance, vous choisissez vos répliques, et selon vos choix la relation avance ou se casse la figure. J’ai commencé par l’univers de la Carter Corporation, cette entreprise où travaillent Gabriel le manager, Matt le graphiste, Ryan le grand patron. J’ai enchaîné, j’ai recommencé des chapitres pour voir les autres embranchements, bref, je suis accro et je l’assume.

Du téléphone au papier

Quand j’ai appris que ces histoires allaient devenir des romans chez Hugo, j’ai eu la réaction classique de la lectrice méfiante : est-ce qu’on n’est pas en train de me vendre deux fois la même chose ? Deux volumes sont déjà en librairie, celui consacré à Gabriel, puis Matt, sorti il y a deux semaines et signé Eva de Kerlan avec Claire Zamora. Un troisième, autour de Ryan, est annoncé pour le mois prochain. J’ai lu les deux premiers coup sur coup, et la réponse est plus nuancée que je ne le pensais.

Le problème de fond est franchement passionnant. Une histoire interactive, c’est un arbre : à chaque scène, plusieurs branches, et chaque joueuse repart avec sa version. Un roman, c’est une ligne. Il faut donc choisir. Quelle version des événements devient la bonne ? Quelles répliques, sur les cinq possibles, sortent de la bouche de l’héroïne ? Et surtout, comment on fabrique de la tension dramatique quand le lecteur ne décide plus rien ? Dans le jeu, le suspense vient en partie de la peur de rater son choix. Sur le papier, ce ressort disparaît d’un coup et il faut le remplacer par autre chose.

Ce que le roman gagne, ce qu’il perd

Ce que les livres gagnent, c’est l’intériorité. Dans le jeu, l’héroïne est volontairement un peu vide : c’est vous, il faut donc que n’importe qui puisse s’y glisser. Le roman lui donne un prénom, une famille, un passé, des pensées entre deux dialogues. Elle cesse d’être un avatar et devient un personnage. Les scènes qui, sur mobile, tenaient en trois bulles de texte, s’étirent, respirent, s’expliquent. Il y a des passages entiers qui n’existent pas dans les jeux et qui bouchent des trous que je n’avais même pas remarqués en jouant.

Ce qu’ils perdent, c’est plus embêtant : le rythme. Une histoire interactive se consomme par chapitres courts, avec une petite montée de tension et une coupure nette à la fin. Transposé tel quel, ça donne parfois une succession de séquences un peu mécaniques, où l’on sent l’articulation d’origine. Il y a aussi une question de fantasme. Le PDG milliardaire et ténébreux fonctionne redoutablement bien quand vous cliquez sur vos réponses à onze heures du soir. Étalé sur quatre cents pages de prose, il faut qu’il tienne debout autrement, et là, le texte doit travailler beaucoup plus dur.

Alors, on les lit ou pas ?

Mon verdict est simple. Si vous ne jouez pas, les romans se lisent très bien tout seuls, comme de la new romance en entreprise, avec les codes du genre et une bonne dose de tension entre bureaux et ascenseurs. Aucune connaissance préalable n’est nécessaire, et c’est plutôt un bon point pour les adaptatrices. Si vous jouez, en revanche, l’expérience est bizarre et assez plaisante : vous retrouvez des scènes que vous connaissez par cœur, sauf qu’elles ne se passent pas exactement comme dans votre partie. J’ai plusieurs fois pensé « ah non, moi je n’avais pas répondu ça », et cette petite friction fait tout le sel de l’exercice.

Ce qui me plaît surtout dans cette collection, c’est le mouvement. On a beaucoup vu des romans devenir des films, des films devenir des séries. Voir une écriture pensée pour le téléphone remonter vers le livre, ça me semble nouveau, et ça dit quelque chose sur la façon dont les histoires circulent en ce moment. Rendez-vous le mois prochain pour le tome consacré à Ryan, qui est mon préféré de toute la Carter Corp, et sur lequel je vais être exigeante.

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