Faut-il vraiment un épilogue ? Ce que « cinq ans plus tard » enlève au roman
Culture·6 min de lecture
Il m’arrive de refermer un roman et de rester assise là, la main à plat sur la couverture, incapable de faire autre chose pendant deux minutes. C’est probablement le meilleur moment de ma vie de lectrice. Et puis parfois je tourne une page de trop, et je tombe sur un chapitre supplémentaire, souvent en italique, souvent intitulé « Cinq ans plus tard ». En quatre pages, on m’annonce le mariage, la maison, les deux enfants et le chien. J’ai le sentiment qu’on vient de ranger ma chambre pendant que j’avais le dos tourné.
Je précise tout de suite que je les lis. Toujours. Je râle et je lis quand même, parce que je suis exactement la lectrice à qui ces pages s’adressent : celle qui veut savoir. La question n’est donc pas de savoir si l’épilogue me fait plaisir sur le moment. Il m’en fait. La question, c’est ce qu’il coûte au livre une fois le plaisir retombé.
Le chapitre où tout le monde finit marié
Il existe une recette et elle est d’une stabilité impressionnante. Bond dans le temps, cérémonie, grossesse, une réplique complice entre les deux héros, un clin d’œil au personnage secondaire préféré des lecteurs. J’ai croisé cette séquence tant de fois que je pourrais la réciter en dormant. Elle rassure, et je comprends très bien pourquoi les autrices y reviennent : la romance promet une fin heureuse, l’épilogue sert de reçu. La preuve tamponnée que le couple a tenu.
Sauf que le roman, lui, tenait sur autre chose. Il tenait sur le doute, sur la possibilité que ça rate. Quand la dernière scène se joue à l’instant précis où les deux personnages choisissent de rester, on referme sur un élan. Quand on ajoute l’inventaire de leur vie conjugale douze ans plus tard, cet élan devient un dossier administratif. Le lecteur n’a plus rien à imaginer, et surtout plus rien à espérer.
Il y a un deuxième problème, plus gênant. L’épilogue standard n’invente qu’un seul avenir possible, et c’est toujours le même : alliance, poussette, pavillon. Une héroïne qui a passé quatre cents pages à défendre son travail et son droit à ne pas se justifier se retrouve résumée en une phrase où elle berce un bébé. Ce n’est pas la maternité qui me dérange, c’est qu’elle soit devenue le seul certificat de bonheur accepté par le genre.
Les fins qui refusent de refermer la porte
Les livres qui me trottent encore dans la tête des années après sont rarement ceux qui m’ont tout dit. Autant en emporte le vent s’arrête sur un homme qui part et une femme qui décide, seule dans une pièce vide, qu’elle trouvera bien un moyen le lendemain. Margaret Mitchell ne nous donne pas ce lendemain. On se dispute encore sur ce que Scarlett a fait au matin, et c’est précisément parce que la porte est restée entrouverte.
Un jour, de David Nicholls, joue au même jeu avec sa structure en dates : le roman refuse de nous laisser sur une note confortable, et il reste. À l’inverse, Jane Austen termine Orgueil et Préjugés par un vrai chapitre de distribution des destins, qui dit qui vit où et avec quel revenu. Ça marche, parce que ce chapitre a une voix, une ironie, un dernier trait d’humour aux dépens de Mrs Bennet. Ce n’est pas un formulaire, c’est encore de l’écriture.
Ma règle personnelle est sortie de là. Un épilogue tient debout quand il apporte du neuf, une révélation ou un regard décalé. Il s’écroule quand il se contente de confirmer ce que la dernière scène avait déjà dit avec plus d’élégance.
Quand l’épilogue devient un produit à part
Reste le cas qui m’intrigue le plus : l’épilogue vendu séparément. Julia Quinn a reçu tant de courrier de lectrices réclamant des nouvelles de chacun des huit Bridgerton qu’elle a fini par écrire un second épilogue pour chaque tome. En France, J’ai Lu les a rassemblés en novembre 2016 dans un volume à part, Des années plus tard, avec les explications de l’autrice sur chaque scène. C’est franc, et honnêtement c’est réjouissant à lire.
Mais ça pose une question inconfortable. Si huit romans ont eu besoin d’un neuvième livre pour être complets, qu’est-ce que ça dit de leurs fins d’origine ? Et une fois la mécanique lancée, la pente est savonneuse : épilogue offert contre une inscription à la newsletter, épilogue réservé à l’édition spéciale, épilogue disponible partout sauf dans le livre qu’on a acheté. On finit par payer deux fois la même histoire, la seconde fois pour se rassurer.
Le cas des suites me semble plus sain. Agnès Martin-Lugand a donné en 2015 une suite aux Gens heureux lisent et boivent du café, et ce deuxième roman ne se contente pas de vérifier que tout va bien chez son héroïne. Il recasse des choses. C’est la distinction que je fais désormais : une suite rouvre, un épilogue ferme. Payer pour une ouverture, d’accord. Payer pour une serrure, beaucoup moins.
Alors voilà où j’en suis, en sachant que je changerai probablement d’avis d’ici six mois. Je continuerai à lire les épilogues, parce que je suis faible et curieuse. Mais je les traite maintenant comme un bonus de fin de DVD : sympathique, facultatif, à ne pas confondre avec le film. La vraie fin d’un roman, c’est la dernière scène écrite par quelqu’un qui y croyait, pas le récapitulatif ajouté plus tard sous la pression du courrier des lectrices. Si vous voulez comparer nos verdicts sur ce genre de dernières pages, tout est dans mes chroniques.
Et si vous faites partie de celles qui pleurent de joie devant le chapitre « dix ans plus tard », surtout ne changez rien. Je vous jalouse un peu.