« Northanger Abbey » : quand Jane Austen se moque des romans qu’elle aime
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Nouvelle chronique, et pas des moindres, puisqu’il s’agit d’un grand classique : Northanger Abbey de Jane Austen, qui reparaît chez Hugo Poche. Mon amour pour cette autrice du dix-neuvième siècle n’est plus un secret pour grand monde ici. Celui-ci occupe une place à part dans ma collection, parce que c’est le plus jeune, le plus insolent, et probablement le plus drôle de tous ses romans.
Un mot sur cette édition, qui a une jolie histoire. Le texte reprend la traduction de Félix Fénéon, parue dans La Revue blanche en 1898 sous le titre Catherine Morland. Fénéon était critique d’art, anarchiste à ses heures, et il a traduit Austen en français avant à peu près tout le monde. L’idée qu’il ait passé du temps sur ce roman-là me réjouit particulièrement.
C’est quoi le pitch ?
Catherine Morland a dix-sept ans, elle vient de la campagne, elle est aussi jolie que naïve, et elle a lu beaucoup trop de romans gothiques. En villégiature à Bath chez des amis de la famille, elle ne rêve que de sombres aventures dans de vieux châteaux et d’abbayes pleines de couloirs secrets. Elle y fait la connaissance d’Henry Tilney, fils cadet d’un propriétaire terrien, et d’une certaine Isabella Thorpe qui devient immédiatement sa meilleure amie du monde.
Quand elle est invitée à séjourner à l’abbaye de Northanger, elle croit enfin toucher au but. Elle va donc y chercher, avec une application admirable, les manuscrits cachés, les portes condamnées et les secrets de famille sanglants. Le résultat est un des passages les plus délicieux de toute l’œuvre d’Austen, et je ne le relis jamais sans rire toute seule.
Une parodie tendre, pas méchante
Le roman se moque ouvertement des codes du gothique, très à la mode à la fin du dix-huitième siècle. Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, paru en 1794, est cité directement, et Catherine le dévore comme nous dévorons aujourd’hui les sagas dont tout le monde parle. Austen connaît ces livres par cœur, elle en repère chaque tic, et elle les retourne un par un.
Mais attention, ce n’est pas du mépris. C’est ce qui rend ce roman précieux. Austen se moque de ces récits parce qu’elle les a aimés, et elle nous rappelle au passage que se croire une héroïne de roman n’est pas une bêtise de jeune fille, c’est ce que nous faisons tous. Il y a d’ailleurs dans ce livre le plus beau plaidoyer en faveur du roman que je connaisse, un passage où l’autrice interrompt son récit pour défendre un genre que les gens sérieux méprisaient. Deux siècles plus tard, on entend encore exactement les mêmes reproches sur les livres que nous lisons. Rien n’a changé.
Et puis il y a l’autre versant du roman, celui qui n’a rien de comique. Catherine cherche des monstres dans les couloirs de l’abbaye alors que les vraies méchancetés se déroulent au salon, en plein jour, sous forme de calculs matrimoniaux et de mensonges sur les fortunes des uns et des autres. Le danger réel n’a rien de gothique. Il est financier, social, et parfaitement légal.
Un roman d’apprentissage, aussi
Rédigé dès 1798 et 1799, ce texte fait partie des premiers écrits par Austen, avant ses vingt-cinq ans. Il n’a été publié qu’après sa mort. On sent la jeunesse dans l’énergie du ton, dans le goût de la blague, dans une certaine désinvolture de construction. On sent aussi, déjà, tout ce qui fera les grands romans suivants.
Catherine apprend au fil du livre à distinguer ce qu’on lui raconte de ce qui est. Elle se trompe, elle se ridiculise, elle en tire des conclusions. Henry Tilney, de son côté, reste mon préféré parmi les héros austeniens, précisément parce qu’il est drôle. Il taquine Catherine sans jamais l’humilier, il lit lui aussi des romans et le revendique, et il a des opinions sur les mousselines. Franchement, que demander de plus.
Si vous n’avez jamais lu Austen et que Orgueil et Préjugés vous intimide par sa réputation, commencez par celui-ci. Il est court, il est vif, il se moque de lui-même, et il vous donnera envie d’aller voir le reste. Mes autres chroniques vous attendent pour la suite du programme.