Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « « Tiens bon » de Nina LaCour, dix ans après, enfin en français »

« Tiens bon » de Nina LaCour, dix ans après, enfin en français

Culture·4 min de lecture

Il sort aujourd’hui et je l’attendais depuis que la couverture est apparue dans le programme d’Hugo. Tiens bon, de Nina LaCour, arrive dans la collection New Way, dix ans après sa parution aux États-Unis sous le titre Hold Still. C’était le premier roman de l’autrice, celui qui l’a fait remarquer là-bas, finaliste du prix William C. Morris qui récompense les premiers romans destinés aux adolescents. Autant dire que la barre était haute. Je préviens tout de suite : ce livre parle du suicide d’une adolescente, et si le sujet vous est difficile en ce moment, gardez-le pour plus tard.

L’année d’après

Ingrid, la meilleure amie de Caitlin, s’est donné la mort. Le roman commence après. Il n’y a pas de suspense sur ce point, pas de révélation ménagée, on entre directement dans le vide qui reste. Comment continuer sans les fous rires, sans la complicité, sans les séances photo dans le cinéma désaffecté, sans les secrets qu’on se disait tous les jours ? Et surtout, sans réponse au pourquoi. Se lever le matin devient une épreuve, mais il faut bien retourner au lycée et croiser les gens qui savent, ceux qui ne savent pas quoi dire, ceux qui parlent trop.

Le seul indice qu’Ingrid a laissé, c’est son journal, que Caitlin découvre sous son lit. Elle le lit lentement, quelques pages à la fois, parce que c’est tout ce qui lui reste et que le finir signifierait la perdre une seconde fois. Le roman intègre ces extraits et des dessins, et cette matière brute au milieu du texte produit un effet saisissant. On lit par-dessus l’épaule de Caitlin, on comprend avant elle certaines choses, et on assiste à sa colère quand elle réalise ce qu’elle n’a pas su voir.

Une pudeur qui fait toute la différence

Ce que Nina LaCour réussit, et qui explique probablement pourquoi ce livre a marqué tant de lecteurs américains, c’est de ne jamais expliquer. Le roman ne fournit pas de cause unique, pas de coupable désigné, pas de discours sur les signes qu’il aurait fallu repérer. Il refuse aussi de faire du suicide d’Ingrid une chose mystérieuse et esthétique, ce qui est un piège dans lequel beaucoup de romans pour adolescents sont tombés. Ici, c’est brutal, absurde, et ça laisse derrière une fille de seize ans qui doit apprendre à respirer autrement.

La reconstruction de Caitlin passe par des choses très concrètes, et c’est là que le livre devient beau. Elle construit une cabane dans son jardin, mal, avec des planches et des clous, sans savoir pourquoi. Elle reprend la photographie. Elle se laisse approcher par une nouvelle élève sans se sentir traîtresse, ou plutôt en se sentant traîtresse et en continuant quand même. Ces progrès minuscules, un jour meilleur suivi de trois jours affreux, sonnent infiniment plus juste que n’importe quelle guérison en trois étapes.

Est-ce qu’il a vieilli ?

C’est la question que je me posais en l’ouvrant, parce que dix ans d’écart, dans la littérature adolescente, ça peut faire beaucoup. La réponse est non, à quelques détails près. Il n’y a pas de réseaux sociaux dans ce roman, ce qui change évidemment la circulation de la rumeur au lycée, et une lectrice d’aujourd’hui trouvera peut-être ça daté. Mais le fond ne bouge pas d’un millimètre. Le chagrin d’une adolescente qui perd sa meilleure amie ne dépend pas de la présence d’un téléphone dans sa poche.

Une remarque sur l’écriture, aussi : elle est plus sobre que la moyenne du rayon. Pas d’effets de manche, pas de formules à souligner au marqueur, des phrases courtes qui laissent l’émotion arriver toute seule. C’est peut-être ce qui m’a le plus impressionnée chez une autrice qui écrivait son premier livre.

Je le conseille aux grands adolescents et aux adultes, avec la même précaution qu’au début de cet article. Ce n’est pas une lecture confortable, on ne referme pas ce livre en se sentant mieux, mais on le referme en se sentant accompagné. C’est peut-être encore plus précieux.

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