Une liseuse et un roman empilés sur une table de chevet le soir — illustration de Un bonheur imparfait », le meilleur de Colleen Hoover

« Un bonheur imparfait », le meilleur de Colleen Hoover

Il est sorti hier chez Hugo Roman, je l’ai fini cette nuit à deux heures du matin. « Un bonheur imparfait », traduction de « All Your Perfects », n’est pas un roman qu’on pose sur sa table de nuit en se disant « la suite demain ». On le finit, on renifle, et on écrit une chronique le lendemain avec les yeux gonflés. Me voilà.

Graham et Quinn se sont rencontrés il y a sept ans, dans des circonstances improbables, et ont su très vite qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils se sont mariés, ils ont parlé d’enfants. Et puis les mois ont passé, puis les années, et ils sont toujours deux. Le désir d’enfant de Quinn est devenu une obsession, et leur couple se délite un peu plus chaque jour. Le roman alterne entre l’époque de leur rencontre, lumineuse, et leur présent, abîmé. Ce va-et-vient est d’une cruauté redoutable : on voit en parallèle tout ce qu’ils ont été et tout ce qu’ils sont en train de perdre.

Pas une romance, un roman sur l’amour

Je lis Colleen Hoover depuis des années, avec des hauts et des bas. Ici, elle abandonne presque tous les artifices du genre : pas de rebondissements spectaculaires, pas de méchant, pas de triangle. Juste deux personnes qui s’aiment et qui n’y arrivent plus. C’est son livre le plus adulte, le plus dépouillé, et c’est précisément pour ça qu’il frappe si fort. Certains chapitres sont d’une justesse qui met mal à l’aise, comme si on écoutait aux portes d’un couple réel.

Un avertissement s’impose : si le sujet de l’infertilité vous touche de près, mesurez bien où vous mettez les pieds. Hoover ne l’édulcore jamais, et certaines scènes sont dures. C’est aussi ce qui fait la valeur du livre : je n’avais jamais lu ce sujet traité avec autant de franchise dans une romance grand public.

D’où vient Colleen Hoover, et où ce roman se place

Pour mesurer le chemin, il faut se rappeler d’où vient son autrice. Début 2012, Colleen Hoover était assistante sociale au fin fond du Texas quand elle a mis en ligne son premier roman, « Slammed », auto-édité, écrit au départ comme un cadeau pour sa mère. Quelques mois plus tard, le livre s’installait sur la liste des best-sellers du New York Times sans le moindre plan de communication, porté par le seul bouche-à-oreille des lectrices, et une carrière était lancée. Depuis, chaque sortie est un événement : « Jamais plus », paru en anglais en 2016, a dépassé le million d’exemplaires dans le monde et s’est traduit dans plus de vingt langues. « Un bonheur imparfait », publié aux États-Unis l’an dernier, arrivait donc chez nous précédé d’une sacrée rumeur.

Dans sa bibliographie, je le range à part. « Jamais plus » m’avait secouée par là où il osait aller, mais il gardait encore la construction d’une romance, avec ses révélations et ses coups de théâtre. Celui-ci fait tout l’inverse : il ose l’ordinaire. Un couple qui s’use, des silences au petit-déjeuner, des reproches qu’on ne formule pas. C’est infiniment plus difficile à écrire, et c’est là que Hoover prouve qu’elle est davantage qu’une machine à best-sellers.

Une précision utile : si vous n’avez jamais lu Hoover, je ne suis pas certaine que ce soit la porte d’entrée idéale, commencez plutôt par « Jamais plus » pour le souffle romanesque, et revenez à celui-ci ensuite. En revanche, si vous avez quelques années de couple au compteur, ce livre vous regardera droit dans les yeux. Et réfléchissez à deux fois avant de l’offrir : à une amie en parcours difficile pour avoir un enfant, prévenez toujours avant, c’est la moindre des délicatesses.

Preuve de son pouvoir de contagion : samedi, autour d’un café, j’ai raconté le point de départ à ma meilleure amie, mariée depuis douze ans. Elle l’a acheté en rentrant. À minuit passé, mon téléphone a vibré : « je te déteste ». Dans notre langue à nous, ça veut dire merci.

Est-ce que le titre de cette chronique est exagéré ? Je ne crois pas. « Un bonheur imparfait » est, de tout ce que j’ai lu d’elle, le roman qui restera. Pas le plus agréable, pas le plus romantique, mais le plus vrai. Je l’ai refermé en allant embrasser mon chéri qui dormait, c’est dire l’état dans lequel il m’a mise. Lisez-le, mais prévoyez les mouchoirs et une soirée libre : vous ne le lâcherez pas.

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