La panne de lecture : quand plus aucun livre ne veut s’ouvrir
Culture·5 min de lecture
Ça commence toujours bêtement. Un roman ouvert le lundi soir, la même page relue le jeudi, et le livre qui finit sous une pile de magazines sur la table de nuit. Trois semaines plus tard, je n’avais rien lu du tout. Pas une nouvelle, pas un chapitre, rien. Moi qui trimballe un bouquin dans mon sac même pour descendre acheter du pain.
Le pire, dans la panne de lecture, ce n’est pas de ne pas lire. C’est la petite voix qui commente. Tu tiens un blog littéraire et tu n’as pas fini un livre depuis un mois. Tu as acheté quatorze romans en soldes et tu regardes des rediffusions à la place. La pile à lire, qui était censée être une promesse, devient une facture impayée posée en évidence dans le salon.
Ce n’est presque jamais la faute du livre
J’ai longtemps cru que je butais sur un mauvais roman. En vérité, quand je fais le compte, mes pannes arrivent toujours dans les mêmes conditions : des journées trop pleines, un sommeil en miettes, une tête qui tourne à vide le soir. Un cerveau fatigué n’a pas la patience de tenir cinquante pages d’exposition avant que l’histoire démarre. Il veut du bruit, des images, quelque chose qui s’occupe de lui.
La deuxième cause, plus vexante, c’est le livre choisi par devoir. Celui dont tout le monde parle, celui qu’on doit avoir lu, celui qu’une amie vous a offert avec des yeux brillants. On l’ouvre en service commandé et le corps répond exactement comme il répondait aux lectures imposées au lycée : il s’endort. J’ai mis des années à comprendre que je pouvais adorer lire et détester un roman très bien.
Il y a enfin l’effet de la pile elle-même. Vingt titres qui attendent, ça ne donne pas envie de commencer, ça donne envie de fuir. Le choix devient une corvée. On tourne autour de l’étagère comme devant un frigo plein où il n’y a rien à manger, et on finit par ne rien prendre du tout.
Les sorties de secours qui marchent
La première, la plus efficace, tient en un geste : abandonner. Refermer le roman en cours et le remettre en rayon sans cérémonie. Daniel Pennac avait rangé cette liberté noir sur blanc dans Comme un roman, paru en 1992, avec ses droits du lecteur : le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre. Je relis cette liste une fois par an, en général quand je culpabilise.
La deuxième, c’est de relire. Reprendre un livre dont on connaît la fin, dont on connaît même certaines phrases, retire toute la pression. On ne lit plus pour découvrir, on lit pour retrouver. C’est un peu la soupe de l’enfance version papier, et ça remet la machine en route bien mieux qu’une nouveauté de trois cents pages dont on ne sait rien.
La troisième : raccourcir. Un recueil de nouvelles, un récit de cent vingt pages, un roman policier qui va droit au but. Finir quelque chose, n’importe quoi, redonne la sensation d’être capable d’aller au bout. Après deux textes courts, j’ai généralement récupéré assez de souffle pour attaquer un vrai gros pavé.
La quatrième me coûte un peu d’orgueil : accepter de lire facile. Une comédie romantique dont je devine le dénouement dès le deuxième chapitre, une romance sans prétention, un roman que je n’oserais pas citer dans un dîner. La hiérarchie des lectures nobles ne m’a jamais sortie d’une panne. Un livre qui donne envie de tourner la page, si.
Il reste les questions de décor. Lire toujours au même endroit à la même heure finit par associer la lecture au moment où l’on tombe de sommeil. Changer de siège, lire vingt minutes le matin avec un café, emporter le livre dans le train ou sur un banc : ça semble anecdotique, ça change tout. Je lis aussi mieux quand le téléphone est dans l’autre pièce, ce que je refuse d’admettre en public.
Ce que la panne m’a appris
J’ai arrêté de compter. Pendant un moment, je notais le nombre de livres lus dans l’année, et je poussais en décembre pour arriver à un chiffre rond. Une lecture devenait une ligne dans un tableau. Le jour où j’ai cessé ce petit jeu, la panne suivante a duré deux fois moins longtemps, parce qu’elle ne se lisait plus comme un échec chiffré.
J’ai appris aussi que la panne est saisonnière chez beaucoup de lectrices. L’été, entre la chaleur et les journées qui n’ont plus d’horaires, ma concentration part en vacances avant moi. Ça revient, systématiquement, souvent d’un coup, à cause d’un livre attrapé au hasard chez quelqu’un ou emprunté sans intention particulière.
Alors si vous n’avez pas ouvert un roman depuis six semaines, il ne s’est probablement rien passé de grave. Le goût de lire ne s’évapore pas, il se met en veille quand la vie fait du bruit. Prenez un livre court, un livre déjà lu, un livre bête et joyeux, et laissez la pile bouder dans son coin. Elle attendra, elle a l’habitude. J’ai fini par retrouver le mien un dimanche pluvieux, et j’ai lu deux cents pages d’affilée comme si de rien n’était. Vous trouverez d’autres idées de titres dans mes chroniques, mais commencez par le plus facile.