La PAL qui grandit toute seule : comment la gérer sans culpabiliser
Culture·5 min de lecture
Comptez les livres non lus qui vous entourent en ce moment. Ceux de l’étagère du haut, ceux qui traînent sur la table de nuit, ceux qui sont restés dans le sac depuis la dernière visite en librairie, et les deux ou trois qui attendent en pile sur la commode parce qu’il n’y a plus de place. Vous êtes arrivée à quel chiffre ? Moi je préfère ne pas savoir, ce qui est déjà une forme de réponse.
La PAL, cette pile à lire dont on parle sur tous les blogs comme d’une maladie honteuse, revient dans les billets avec la régularité d’un bulletin de santé. On l’annonce, on la mesure, on jure de la faire baisser, on constate qu’elle a encore grossi. Je propose qu’on arrête deux minutes de s’excuser et qu’on regarde ce qui se passe réellement.
Le problème a un nom, et il a plus de cent ans
Les Japonais ont un mot pour ça : tsundoku. Il combine l’idée d’empiler, celle de laisser de côté et celle de lire, et il désigne exactement notre affaire, acheter des livres et les accumuler sans les ouvrir. Ce mot remonte à l’ère Meiji, et on trouve une trace imprimée dès 1879, dans une moquerie visant un professeur qui possédait des quantités d’ouvrages qu’il n’avait jamais lus.
Autrement dit, la pile à lire n’a été inventée ni par les blogs, ni par les services de presse, ni par la vente en ligne et ses recommandations perfides. On empilait déjà des livres non lus dans le Japon du dix-neuvième siècle, et on se moquait déjà de ceux qui le faisaient. Ça devrait suffire à calmer la culpabilité, mais on est toujours plus sévère avec soi qu’avec un professeur japonais mort depuis longtemps.
Pourquoi elle grandit toute seule
La raison principale est mécanique et n’a rien à voir avec la discipline. Acheter un livre et lire un livre sont deux activités différentes, qui procurent deux plaisirs différents, et qui suivent deux rythmes différents. L’achat prend cinq minutes et suit le rythme des tentations, une visite en librairie, un billet enthousiaste lu le matin, une couverture aperçue dans le métro. La lecture prend six heures et suit le rythme du temps disponible, qui ne bouge pas.
Quand on achète deux ou trois livres par mois et qu’on en lit deux, l’écart n’est pas un défaut de caractère, c’est une soustraction. Elle produit inévitablement une pile qui grandit, et aucune bonne résolution ne changera l’arithmétique. La seule question utile n’est donc pas « comment vider la PAL » mais « à partir de quel moment cette pile me pèse au lieu de me faire plaisir ».
Parce qu’au fond, ce qu’on achète, c’est une intention. Une version de nous-même qui aura le temps, qui lira enfin ce gros roman russe, qui s’intéressera à l’histoire de la Renaissance. Pierre Bayard, dans Comment parler des livres que l’on n’a pas lus paru chez Minuit en 2007, distingue plusieurs façons de ne pas avoir lu un livre : le livre parcouru, le livre oublié, celui dont on a seulement entendu parler, celui qu’on n’a jamais ouvert. Sa conclusion est libératrice : un livre non lu n’est pas un vide, il occupe déjà une place dans notre paysage mental, il nous situe, il communique avec les autres.
Cinq façons de vivre avec, sans se punir
La première, et je pèse mes mots : cesser de compter. Le chiffre ne sert à rien sinon à fabriquer de l’angoisse et des billets où l’on s’excuse. Si vous tenez à un compte, faites-le une fois par an, en décembre, pour rire, et refermez le tableur.
La deuxième change la vie : le test de la première page. Sortez cinq livres de la pile, au hasard ou presque, lisez la première page de chacun, gardez celui qui gagne, remettez les autres. On oublie à quel point la première page tranche vite. En dix minutes on sait quel livre est fait pour ce soir, et on arrête de choisir sur la couverture ou sur l’ordre d’arrivée.
La troisième découle de la précédente : une pile à lire n’est pas une file d’attente. Rien n’oblige à lire dans l’ordre d’achat, et le roman acheté il y a trois ans n’a acquis aucun droit de passage prioritaire. C’est un buffet, pas un guichet. Le culpabiliser d’exister n’accélère rien.
La quatrième, c’est la bibliothèque. Emprunter ajoute la seule chose qui manque à la pile personnelle, une date de retour. Un livre qui doit repartir dans trois semaines se lit dans les trois semaines. Je m’en sers exactement comme d’une soupape quand plus rien ne me tente chez moi, et ça marche à tous les coups.
La cinquième demande du courage : un tri annuel. Il y a dans toute pile des livres achetés par une lectrice qu’on n’est jamais devenue. Ceux-là ne seront pas lus, on le sait très bien, et les garder n’ajoute qu’un reproche silencieux à chaque passage devant l’étagère. Donnez-les, déposez-les dans une boîte à livres, offrez-les à quelqu’un qui les ouvrira. La pile respire tout de suite mieux.
Une pile à lire est un plan, pas une dette. Elle dit ce qui vous a attirée cette année, elle garantit qu’un soir de pluie vous aurez du choix, et elle vous évite la panique du dimanche soir sans rien à lire. Cela dit, si vous cherchez à la rallonger encore un peu, les chroniques sont exactement l’endroit qu’il ne faut pas visiter aujourd’hui.