« La sorcière de Limbricht » : le premier roman de la collection Les Ailleurs !
Ma grand-mère soignait tout au thym et au miel, connaissait les plantes du jardin par leur petit nom et prédisait la pluie à ses articulations. Trois siècles plus tôt, ce savoir-là aurait pu la mener au bûcher. C’est exactement ce que raconte « La sorcière de Limbricht » de Susan Smit, qui paraît aujourd’hui chez Charleston, et qui m’a remuée bien plus que prévu.
Ce roman inaugure Les Ailleurs, la nouvelle collection de Charleston consacrée à des romans étrangers qui n’arrivent presque jamais jusqu’à nous. Belle promesse, et beau premier choix : Susan Smit est une écrivaine et journaliste néerlandaise passionnée de longue date par l’histoire de la sorcellerie, et c’est son premier livre traduit en français. La traduction du néerlandais est signée Marie Hooghe, et elle est superbe de bout en bout.
Précision qui a son importance : nous ne recevons pas un livre confidentiel repêché au hasard. Aux Pays-Bas, où il est paru en mai 2021, le roman s’est installé dans les meilleures ventes dès sa sortie et a valu à son autrice une nomination au NS Publieksprijs, le grand prix des lecteurs néerlandais. Charleston ne prend donc pas un pari fou : la maison nous apporte un livre déjà aimé chez lui, avec deux ans de décalage et une réputation à tenir. Je peux vous le dire tout de suite, il la tient.
Nous sommes en 1674, à Limbricht, près de Sittard, aux Pays-Bas. Entgen Luijten a 74 ans. Veuve, indépendante, elle cultive son jardin, connaît le pouvoir des plantes médicinales et ne mâche pas ses mots. Autant de qualités qui, pour une femme seule de cette époque, sont autant de charges : elle est arrêtée, enfermée sans explication dans un cachot froid, et attend un procès pour sorcellerie. Le roman alterne entre sa détention et les souvenirs de sa vie, et cette construction en va-et-vient donne au récit une tension que je n’attendais pas d’un livre historique.
Une histoire vraie, et c’est ce qui glace
Le plus troublant : tout est vrai. Entgen Luijten a existé, son procès a eu lieu, et les documents en ont été conservés dans leur intégralité. Susan Smit a bâti son roman sur ces archives, et on sent à chaque page ce socle documentaire sous la fiction. Ce que le livre montre admirablement, c’est que la chasse aux sorcières n’a jamais été une affaire de magie : c’est une affaire de femmes libres qu’une société patriarcale voulait faire taire. Une veuve autonome, qui n’a besoin de personne et dit ce qu’elle pense, voilà la menace réelle.
S’il fallait garder une seule image de ma lecture, je garderais celles du cachot. Les chapitres de détention sont resserrés, glacés, presque muets, et ils contrastent avec la lumière des souvenirs, le jardin, les saisons, la vie d’avant. C’est là que la construction en va-et-vient prend tout son sens : on passe sans cesse de la vie confisquée à la vie vécue, et le procès n’en devient que plus révoltant. Aucun effet de manche, aucune scène spectaculaire : juste ce balancier qui serre le cœur un peu plus à chaque retour dans la cellule.
Je dois être honnête sur le rythme : c’est un roman lent, contemplatif par moments, et si vous venez y chercher un thriller historique, vous serez déçus. Il faut accepter d’entrer dans le temps d’Entgen, celui des saisons et du jardin, pour que le livre déploie sa force. Moi, j’ai accepté, et la dernière partie m’a serré la gorge comme peu de lectures récentes.
Une lecture qui résonne en 2023
Impossible de lire ce roman sans penser à tout ce qui s’écrit sur les sorcières depuis quelques années. L’essai de Mona Chollet, « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », paru chez Zones en 2018, a remis cette figure au centre des conversations en rappelant qui l’on persécutait vraiment : la femme indépendante, la femme sans enfant, la femme vieillissante. Entgen coche deux de ces cases sans discussion possible, veuve autonome et femme âgée, et le roman de Susan Smit donne un visage, un jardin et une voix à ces silhouettes que l’essai comptait par milliers. Les deux lectures se complètent à merveille, l’une par les idées, l’autre par la chair.
À qui je le conseille ? Aux lectrices de romans historiques portés par des femmes fortes, à celles qui aiment les récits construits sur des archives, et à toutes celles qui ont une guérisseuse quelque part dans leur mémoire familiale. Le bon moment : une semaine calme de janvier, précisément maintenant, quand les soirées sont longues et qu’on peut se caler sur le rythme du livre. Je l’ai lu en trois soirs, une tasse fumante à portée de main, et j’ai recopié plusieurs phrases dans mon carnet, ce qui ne m’arrive plus si souvent.
Premier coup de cœur de 2023, donc, et grande curiosité pour la suite de cette collection. Si Les Ailleurs continue à dénicher des textes de cette tenue, mon budget livres va souffrir, et c’est très bien ainsi.