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L’Angleterre des romans : Londres, le Yorkshire et les villes à cheminées

Culture·4 min de lecture

On croit connaître l’Angleterre avant d’y aller, et on connaît surtout celle des romans. Des salons, des landes, du brouillard, des maisons de brique alignées. Cette géographie est fausse et fascinante, parce que chaque romancier anglais a raconté sa portion de pays avec une mauvaise foi magnifique. J’ai voulu remettre un peu d’ordre dans cette carte imaginaire.

Londres, ville à deux étages

Le Londres littéraire est double, et il l’est depuis toujours. D’un côté, celui de Dickens : ruelles, ateliers, orphelins, tribunaux qui s’éternisent. Oliver Twist, publié en 1838, décrit une ville où l’on peut disparaître entre deux rues, et où la pauvreté a une adresse précise. Ce n’est pas un décor pittoresque, c’est un reportage à peine déguisé sur une ville qui grossissait trop vite.

De l’autre côté, le Londres des intérieurs, celui de Virginia Woolf. Mrs Dalloway, paru en 1925, tient sur une seule journée et sur une course de fleurs. On y traverse Westminster, on entend Big Ben marquer les heures, et la ville sert de fil pour relier des consciences qui ne se parlent presque pas. Woolf réussit ce que peu de romanciers tentent : une ville vue depuis l’intérieur des têtes.

Entre les deux, il y a le Londres des comédies contemporaines, celui des colocations impossibles et des dîners entre amis. Il est très drôle et complètement irréel, avec ses héroïnes qui vivent seules dans des appartements que leur salaire ne paierait jamais. Je l’aime beaucoup, à condition de ne pas le confondre avec un guide immobilier.

Le Nord, les cheminées et la suie

La partie la moins connue en France, et de loin la plus intéressante, c’est l’Angleterre industrielle. Elizabeth Gaskell écrit Nord et Sud en 1855, et le roman a été réédité chez Fayard en 2005, ce qui l’a enfin rendu accessible chez nous. L’héroïne quitte un village du Sud, tiède et fleuri, pour une ville manufacturière du Nord appelée Milton, largement inspirée de Manchester.

Ce qui m’a saisie, c’est la description physique de l’arrivée. La lumière change, l’air se charge de particules, le linge blanc ne reste pas blanc. Gaskell raconte une grève, des patrons, des ouvriers, des salaires, et parvient à ne caricaturer personne. Le roman contient aussi une histoire d’amour parfaitement tenue, mais je ne le lis plus pour ça.

Un peu plus au sud, les Midlands ont eu George Eliot. Middlemarch, publié en 1871 et 1872 et disponible chez Folio dans la traduction de Sylvère Monod parue en 2005, se déroule dans une ville de province inventée mais reconnaissable. Élections locales, médecin qui veut réformer l’hôpital, ragots qui décident des carrières. C’est le roman des petites villes anglaises, celles qui n’ont pas de cathédrale sur les cartes postales.

Les landes, les stations thermales et les grandes maisons

Le Yorkshire appartient aux Brontë, et le partage est définitif. Les Hauts de Hurlevent, paru en 1847, se passe sur des landes où le vent décide de tout. La maison est isolée, le climat hostile, les personnages à l’avenant. Emily Brontë n’écrit pas un paysage romantique, elle écrit un endroit où l’on peut mourir de froid en rentrant chez soi, ce qui rend l’histoire d’amour beaucoup moins jolie qu’on ne le raconte.

Changement complet de température avec Bath, ville d’eaux, de bals et de commérages. Jane Austen y installe des chapitres entiers, et notamment ceux de Persuasion, publié en 1817. On y marche beaucoup, on y croise exactement les gens qu’on voulait éviter, on y déchiffre le classement social au nombre d’invitations reçues. C’est une ville faite pour la comédie, avec des rues en arc de cercle et zéro intimité.

Reste la grande maison de campagne, personnage à part entière. Kazuo Ishiguro en a donné la version la plus mélancolique dans Les Vestiges du jour, traduit en français en 1990. Un majordome raconte une vie passée à servir dans un domaine, avec une loyauté impeccable et un aveuglement complet sur ce qui se décidait dans les salons qu’il entretenait. Le livre parle de service, de dignité et de temps perdu, et il m’a laissée silencieuse une bonne demi-heure.

Ce que révèle cette petite carte, c’est que les romanciers anglais ont surtout écrit sur les frontières intérieures de leur pays. Le Nord contre le Sud, la campagne contre la ville, ceux qui reçoivent contre ceux qui servent. Le brouillard et les tasses de thé n’y sont que le décor. Si vous ne devez en lire qu’un cette année, prenez Nord et Sud, c’est celui qui m’a le plus surprise, et vous trouverez d’autres idées dans mes chroniques.

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