Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « Les romans qui accompagnent le deuil : quel livre offrir à quelqu'un qui vient de perdre un proche »

Les romans qui accompagnent le deuil : quel livre offrir à quelqu’un qui vient de perdre un proche

Culture·5 min de lecture

C’est probablement le cadeau le plus difficile à faire. Quelqu’un vient de perdre un proche, on cherche quoi dire, on ne trouve pas, et l’idée vient d’offrir un livre. Le geste part d’une bonne intention et se retourne assez souvent contre celui qui le fait. Parce qu’un livre offert dans ces circonstances n’est jamais neutre : il porte un message implicite, du type « voilà ce qui pourrait t’aider », qui peut être reçu comme une injonction déguisée.

J’ai vu plusieurs fois des livres très bien choisis rester fermés pendant deux ans, puis être lus d’un coup et devenir importants. J’ai vu aussi des livres parfaitement adaptés sur le papier tomber complètement à côté. La différence ne tient presque jamais au titre. Elle tient au moment, et le moment ne se commande pas.

Ce qui blesse, et qu’on offre pourtant tout le temps

Premier réflexe à éviter : le manuel. Les ouvrages qui expliquent les étapes du deuil, qui décrivent un processus en phases numérotées, qui promettent une reconstruction en tant de mois. Ce type de livre a son utilité, souvent plus tard et souvent pour l’entourage, mais offert dans les semaines qui suivent, il donne l’impression qu’on demande à quelqu’un de suivre un programme. Or personne ne traverse ça dans l’ordre prévu.

Deuxième écueil : le livre qui console trop vite. Ceux qui expliquent que tout arrive pour une raison, que la personne disparue veille quelque part, que la douleur a un sens caché. Selon les convictions de chacun, ces textes peuvent apaiser, mais offerts sans savoir, ils sonnent comme une tentative de clore le sujet. Et rien n’est plus pénible, quand on va très mal, que de sentir que l’entourage voudrait passer à la suite.

Troisième écueil, plus subtil : le roman qui raconte exactement la même perte. Même âge, même lien, mêmes circonstances. On croit bien faire en cherchant la ressemblance. En pratique, la coïncidence est souvent insupportable au début. Le lecteur y voit sa propre histoire mal racontée, ou pire, mieux racontée, et referme.

Les livres qui, eux, tiennent debout

Ce qui fonctionne, en général, ce sont les textes qui décrivent sans conclure. Qui restituent l’état mental du deuil dans ce qu’il a de bancal, d’illogique, de parfois ridicule, sans proposer de sortie.

L’Année de la pensée magique de Joan Didion, publié en français chez Grasset en 2007, est le texte qui va le plus loin dans cet exercice. Didion y raconte l’année qui a suivi la mort brutale de son mari, et surtout ce fonctionnement mental qu’elle appelle la pensée magique : garder les chaussures du disparu parce qu’il en aura besoin s’il revient. Elle décrit ce mécanisme avec une lucidité clinique, sans jamais s’apitoyer, et sans jamais prétendre en sortir. Beaucoup de lecteurs y trouvent le soulagement de voir écrit noir sur blanc qu’on peut penser des choses absurdes sans devenir fou.

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, paru chez JC Lattès en 2011, fonctionne autrement. C’est une enquête sur sa propre mère, écrite depuis l’après, avec toute la difficulté du geste incluse dans le livre : les doutes de l’auteure sur sa légitimité, ses hésitations, les moments où elle veut abandonner. Ce n’est pas un livre qui apaise, mais il montre qu’on peut faire quelque chose de la perte plutôt que la subir.

Dans un registre beaucoup plus doux, Oscar et la dame rose d’Éric-Emmanuel Schmitt, publié chez Albin Michel en 2002, tient en cent pages qui se lisent d’un souffle. Un enfant malade écrit des lettres à Dieu, et le texte parvient à être drôle sur le sujet le plus difficile qui soit. C’est le genre de livre qu’on peut offrir sans avoir l’air d’imposer une leçon, précisément parce qu’il ne se présente pas comme un livre sur le deuil.

Et je citerais Nos étoiles contraires de John Green, sorti chez Nathan en février dernier, qui a été catalogué roman pour adolescents et qui touche largement au-delà. Deux jeunes malades qui refusent absolument le registre héroïque qu’on leur assigne, beaucoup d’humour noir, aucune morale édifiante. Il est particulièrement utile pour les lecteurs jeunes, à qui l’on n’offre presque jamais rien sur ces sujets.

Comment offrir sans peser

La règle la plus utile que je connaisse : offrir sans exiger. Poser le livre, dire une phrase courte du type « je pense que ça pourra te servir un jour, ou pas », et ne jamais demander ensuite s’il a été lu. Le livre doit rester disponible sans devenir une dette.

La deuxième règle : ne pas se limiter aux livres sur le sujet. Un roman qui fait rire, une comédie bien écrite, un policier addictif sont parfois des cadeaux bien plus adaptés. Dans les premiers temps, ce dont beaucoup de gens ont besoin, c’est de tenir quelques heures loin de leurs propres pensées. Un livre qui capture l’attention rend ce service mieux qu’un texte qui rouvre la plaie.

Dernière chose, et ce n’est pas la moins importante. Un livre ne remplace pas une présence. Il complète, il occupe les heures nocturnes, il tient compagnie quand plus personne n’appelle parce que les semaines ont passé et que tout le monde est retourné à sa vie. C’est déjà énorme. Mais aucun roman du monde ne fait le travail d’un coup de fil trois mois plus tard.

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