« La berceuse des sorcières » : le gothique qui ouvre l’année chez Faubourg Marigny
Culture·4 min de lecture
Bonjour tout le monde ! Première chronique de l’année, et j’ai choisi de commencer par quelque chose de sombre et de brumeux, ce qui correspond assez bien à l’ambiance de janvier. La berceuse des sorcières de Hester Fox paraît aujourd’hui chez Faubourg Marigny, dans une traduction d’Elisabeth Luc. C’est le premier roman de l’année pour cette maison, et c’est aussi, sauf erreur de ma part, la première fois que cette autrice américaine est traduite en français.
Le titre original, A Lullaby for Witches, était paru l’an dernier aux États-Unis. Quatre cents pages, une couverture qui donne envie de ne rien faire d’autre de sa soirée, et une promesse de gothique américain. J’ai dit oui sans réfléchir, et je ne le regrette pas une seconde.
C’est quoi le pitch ?
Deux femmes, deux époques. Au dix-neuvième siècle, en Nouvelle-Angleterre, Margaret Harlowe appartient à une famille aisée et ne se plie à aucune des conventions qu’on attend d’elle. Plus elle s’écarte, plus elle devient étrange et belle, et plus on murmure autour d’elle. Elle cultive un pouvoir dont personne ne sait exactement ce qu’il est, et le village finit par lui donner un nom : sorcière.
Cent cinquante ans plus tard, Augusta Podos décroche un poste à Harlowe House, la demeure familiale devenue musée. Elle y découvre une mention de Margaret, une trace minuscule dans des archives qui ont visiblement été nettoyées. À partir de là, sa vie change. Le roman alterne les deux voix, et le lien entre les deux femmes se resserre chapitre après chapitre jusqu’à devenir franchement inquiétant.
Le gothique, mais du bon
J’aime beaucoup ce genre et je suis donc assez exigeante. Hester Fox coche les cases : la grande maison qui respire, les archives incomplètes, la Nouvelle-Angleterre et son passé de procès de sorcières qui plane sans qu’on ait besoin de le nommer. Mais elle ne se contente pas d’aligner les ingrédients. L’atmosphère monte lentement, par accumulation de détails infimes, et j’ai mis un certain temps à réaliser que je lisais avec les épaules crispées.
Le meilleur du roman, à mes yeux, tient dans son sujet réel. Ce livre parle de la manière dont on efface les femmes des archives. Margaret n’a pas été oubliée par accident. Quelqu’un a décidé qu’elle ne figurerait pas dans l’histoire officielle de la famille, et le musée entretient consciencieusement cette version depuis. Le travail d’Augusta, qui consiste à écrire des panneaux explicatifs pour les visiteurs, prend soudain une tout autre dimension. Qui décide de ce qu’on raconte aux gens ?
Le mot sorcière, ici, fonctionne exactement comme il a toujours fonctionné : une étiquette qu’on colle à celle qui refuse la place qu’on lui assigne. Hester Fox le montre sans jamais faire la leçon, en laissant simplement les voisins de Margaret parler entre eux.
On en pense quoi ?
La double temporalité fonctionne très bien, ce qui n’est jamais garanti. En général, dans ce type de construction, une des deux lignes est nettement plus intéressante que l’autre et on lit la seconde en diagonale en attendant de retrouver la première. Ici, l’équilibre tient. La partie contemporaine avance un cran à la fois, la partie historique éclaire ce qu’on vient de lire, et les deux se répondent avec suffisamment de décalage pour maintenir la tension.
Mes réserves portent sur le milieu du livre, où l’intrigue contemporaine s’égare un peu du côté d’une relation qui n’apporte pas grand-chose. Quelques dizaines de pages qui ralentissent la machine sans nécessité. J’aurais préféré qu’on reste concentré sur les archives et sur ce que la maison a dans le ventre. Le dernier tiers rattrape largement, cela dit, avec un rythme qui s’accélère jusqu’à une fin que je n’avais pas anticipée.
C’est donc un très bon début d’année. Un roman qui fait ce qu’il annonce, avec une atmosphère qui reste dans la tête plusieurs jours après. Si vous aimez les maisons qui gardent des secrets et les femmes qu’on a essayé de faire taire, notez ce titre. Et si vous cherchez d’autres idées de lecture, mes chroniques sont là pour ça.