Un roman broché à couverture pastel posé sur un plaid en grosse maille — illustration de « « Nymphéa et la chambre rouge » de Margherita Gabbiani : six cents pages qui ne s'excusent de rien »

« Nymphéa et la chambre rouge » de Margherita Gabbiani : six cents pages qui ne s’excusent de rien

New romance·6 min de lecture

Il est sorti hier en poche chez Hugo et je l’ai refermé cette nuit, à une heure parfaitement déraisonnable, avec cette tête de lectrice qui sait qu’elle va le payer le lendemain. « Nymphéa et la chambre rouge », de Margherita Gabbiani, fait presque six cents pages. Je l’avais posé sur la table basse en me disant que j’en lirais cinquante pour voir. J’ai vu, effectivement.

Un mot avant tout le reste, parce que l’autrice le rappelle elle-même en ouverture et qu’elle a raison de le faire : ce livre s’adresse à un public majeur. La mention n’est pas décorative. Ce n’est pas un roman qu’on laisse traîner sur le bureau d’un adolescent en se disant que ça passera. Merci de tenir compte de ce que l’éditeur affiche noir sur blanc, ça évitera des conversations gênantes.

Une journaliste, un bar à champagne, et la porte du fond

Roxane est jeune, elle est journaliste, et surtout elle n’a encore rien écrit qui compte. Pour décrocher le sujet qui lancera sa carrière, elle se fait embaucher comme serveuse au Millésime, un bar à champagne bruxellois très haut de gamme où l’on sert en tenue légère. Elle y arrive avec l’idée qu’on trafique quelque chose derrière les rideaux, armes, drogue, ce genre de choses qui font de belles enquêtes. Elle a raison sur le principe et complètement tort sur le détail, ce qui est la meilleure position possible pour une héroïne d’enquête.

Car derrière le Millésime il y a La Galerie, un club privé où l’on se rencontre entre adultes consentants, sous des règles précises. Roxane y entre sous le pseudonyme de Nymphéa, avec son carnet de notes mental et ses certitudes, et elle en ressort avec beaucoup moins de certitudes. Face à elle, il y a Matthieu Kabinsky, l’un des deux gérants, qui souffle le chaud et le froid avec une constance assez agaçante pour qu’on comprenne pourquoi elle craque. Moi j’ai passé trois cents pages à vouloir le secouer, ce qui est en général bon signe.

Ce que je n’attendais pas, c’est la part policière. Le roman ne se contente pas d’installer un décor sensuel et de dérouler une histoire d’attraction. L’enquête avance vraiment, elle trouve des choses, et ces choses sont nettement plus sales que le petit scandale mondain que Roxane espérait. Prostitution contrainte, trafics, emprise : le livre nomme ce qu’il montre et fait clairement la différence entre ce qui est choisi et ce qui est subi. Cette ligne de partage, dans un roman de cette famille, ce n’était pas gagné d’avance.

Une manière d’écrire le désir qui ne se cache pas derrière les rideaux

Parlons de ce pour quoi beaucoup ouvriront ce roman. Les scènes sont explicites, elles sont nombreuses, et elles ne sont pas là en récompense toutes les quarante pages. Ce qui m’a frappée, c’est qu’elles racontent quelque chose. Roxane découvre son propre désir en même temps qu’elle découvre le club, et l’autrice écrit ce trajet du point de vue du plaisir féminin, pas du regard posé dessus. On sent une écriture qui a réfléchi à la question du consentement avant de s’asseoir devant son clavier, et qui refuse de juger son héroïne pour ce qu’elle finit par vouloir.

Il y a aussi une vraie attention aux autres femmes du Millésime. Elles ne servent pas de décor. Chacune a ses raisons d’être là, ses arrangements, ses limites, et le roman ne les classe pas en victimes d’un côté et en profiteuses de l’autre. C’est probablement ce que j’ai préféré, parce que c’est là que se joue la différence entre un livre qui exploite son décor et un livre qui s’y intéresse.

Margherita Gabbiani vient de Fyctia, la plateforme d’écriture du groupe Hugo, où le texte a d’abord trouvé ses lecteurs. Ça se sent, et pas au mauvais sens : il y a dans la construction ce rythme de la lecture par épisodes, une fin de chapitre qui vous attrape par le poignet, une révélation lâchée juste avant que vous ne songiez à éteindre. C’est redoutablement efficace. C’est aussi ce qui explique que six cents pages passent sans qu’on regarde la pagination.

Ce que je reproche au livre, et à qui je le conseille

Tout n’est pas parfait, et je serais malhonnête de faire semblant. Roxane m’a parfois exaspérée. Elle prend des décisions que personne d’un peu prudent ne prendrait, elle se met en danger avec une légèreté qui tient plus au besoin de l’intrigue qu’à sa personnalité, et l’écriture a par moments cette raideur des premiers romans, un adjectif de trop, une image qu’on aurait pu couper. Le suspense, lui, fonctionne mieux que l’émotion amoureuse : j’ai tremblé pour l’enquête plus souvent que pour le couple.

Et puis six cents pages, c’est long. Il y a un ventre mou quelque part au milieu, un enchaînement de soirées au club qui se ressemblent un peu, avant que l’intrigue ne reprenne la main et ne rattrape tout le monde. J’ai tenu parce que je voulais savoir, mais j’aurais signé pour cinquante pages de moins.

Malgré ces réserves, je le recommande sans hésiter aux lectrices adultes qui veulent de la tension et du romanesque en même temps, et qui n’ont pas envie qu’on leur ferme la porte au moment intéressant. Si vous cherchez de la romance tendre à lire dans le train sous le regard du voisin, passez votre chemin, vous n’allez pas vous en sortir. Pour le reste, vous trouverez d’autres avis dans mes chroniques.

Une dernière chose : la fin ouvre visiblement sur autre chose. J’ai reposé le livre en me demandant si on reverrait La Galerie. J’espère bien.

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