« Viens, on s’aime » de Morgane Moncomble, l’amitié qui déraille
New romance·5 min de lecture
Je vais dire une banalité : l’amitié entre une fille et un garçon, en romance, c’est rarement de l’amitié. On le sait dès la première page, l’autrice le sait aussi, et pourtant le jeu consiste à faire durer le plaisir sans que le lecteur ait envie de jeter le livre par la fenêtre. « Viens, on s’aime » de Morgane Moncomble, paru chez Hugo Roman, réussit ce numéro d’équilibriste sur cinq cent cinquante pages. J’ai commencé en me disant que c’était beaucoup. J’ai fini en deux jours.
Loan et Violette se sont rencontrés un an plus tôt et ça a été le coup de foudre, mais le platonique, celui qui vous fait dire « j’ai trouvé mon meilleur ami » et pas autre chose. À l’époque, Loan était en couple depuis quatre ans, il n’avait d’yeux que pour sa copine, la question ne se posait pas. Un an après, tout a bougé. Elle l’a quitté et il est à terre. Violette, elle, commence tout juste quelque chose avec un garçon que Loan se surprend à détester sans très bien savoir pourquoi. Vous voyez le piège se refermer.
Deux Parisiens qui ne se disent rien
Ce que j’aime dans ce roman, c’est qu’il est français jusqu’au bout des ongles. On est à Paris, dans des appartements trop petits, avec des trajets en métro et des soirées qui finissent mal. Loan est pompier, ce qui donne au récit une matière concrète que je n’attendais pas : les gardes, la fatigue, les interventions qui laissent des traces. Ça change des héros de la new romance américaine qui dirigent une entreprise sans jamais aller au bureau.
Morgane Moncomble prend son temps sur la première moitié. Elle installe le quotidien, les habitudes du duo, les blagues qui n’appartiennent qu’à eux. J’ai lu des avis qui trouvaient ça long. Moi j’ai trouvé ça nécessaire, parce que sans cette base, la bascule de la seconde moitié n’aurait aucune force. Quand on ne sait pas ce que ces deux-là ont construit, on ne peut pas mesurer ce qu’ils risquent de perdre.
Et puis, dans la deuxième partie, l’autrice ouvre les tiroirs. On découvre que ses personnages traînent des passés bien plus lourds que ce que la légèreté du début laissait supposer. Ce n’est pas fait à la truelle, ça vient par bribes, une phrase lâchée un soir, une réaction disproportionnée. J’ai relu deux ou trois scènes du début à la lumière de ces révélations et elles ne racontaient plus du tout la même chose.
Loan, ou l’art d’être froid et adorable
Parlons du personnage masculin, puisque c’est souvent là que ça se joue. Loan pourrait être insupportable. Il est distant, il ne parle pas de ce qui le blesse, il fait des choses stupides sous le coup de la jalousie. Sauf qu’il est aussi d’une loyauté totale, présent quand il faut, capable de gestes que peu de gens font. Cette contradiction le rend crédible. Je n’ai jamais eu envie de le défendre à tout prix, ce qui est plutôt sain, mais j’ai compris ce que Violette lui trouvait.
Violette, elle, m’a demandé un peu plus d’efforts. Sa passivité sur certains passages m’a agacée. Elle voit très bien ce qui se passe, elle a des amies qui le lui disent en face, et elle continue de se raconter des histoires. Ceci dit, je serais malhonnête de prétendre que ce n’est pas exactement ce que font les gens amoureux d’un ami. On se ment, on se persuade qu’on gère, et on s’écroule dans une cage d’escalier.
Sur la plume, on sent un premier roman, avec quelques répétitions et des dialogues intérieurs qui reviennent un peu trop sur les mêmes tourments. Mais il y a un vrai sens du rythme et surtout une justesse dans les scènes de groupe, celles où plusieurs personnages se parlent en même temps. Ce n’est pas si simple à écrire et l’autrice s’en sort très bien.
Une romance douce, mais pas mièvre
Le titre annonce la couleur et j’avais un peu peur du sirop. Il n’y en a pas tant que ça. Le roman parle beaucoup de reconstruction, de ce qu’on fait de soi après une rupture, de la difficulté à demander de l’aide. Les moments de tendresse sont d’autant plus efficaces qu’ils arrivent après des passages franchement durs. Je me suis surprise à avoir les yeux qui piquent dans les transports, ce qui est toujours embarrassant.
Bref, je referme ce roman avec beaucoup d’affection et l’envie de suivre ce que fera cette autrice ensuite. La new romance française a longtemps eu mauvaise presse, jugée comme une pâle copie de ce qui vient d’outre-Atlantique. Des textes comme celui-ci prouvent le contraire : on peut écrire une histoire d’amour ancrée ici, avec nos codes, nos villes et nos silences, et donner envie de tourner cinq cent cinquante pages d’affilée.
Si vous aimez les amis d’enfance qui se rendent compte trop tard, les héros taiseux et les histoires qui prennent le temps de faire mal avant de faire du bien, celui-là est pour vous. Prévoyez du thé et une soirée libre.