Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « 1984 sur scène, Orwell entre sons et images »

1984 sur scène, Orwell entre sons et images

Culture·5 min de lecture

Bonjour tout le monde ! J’espère que vous allez bien en cette fin de soirée. J’ignore s’il a fait beau chez vous, mais ici, c’est encore et toujours la pluie. Nous sommes en Angleterre, plus rien ne me surprend, même si cette pluie a le don de m’agacer certains jours.

Aujourd’hui, je vais vous parler de 1984 de George Orwell. Pas du roman publié en 1949, que j’ai étudié en première année de fac et dont je garde des annotations au crayon dans les marges. Non : de son adaptation théâtrale, que j’ai eu le plaisir de voir vendredi soir. Après la journée que j’avais passée avec mes élèves, c’était largement mérité.

Le point de départ n’a pas changé

Avril 1984, treize heures. Le camarade 6079, Winston Smith, se met à penser, ouvre un journal intime et tombe amoureux. Mais Big Brother regarde, et la porte de la chambre 101 peut s’ouvrir à n’importe quel moment. Voilà le pitch tel qu’il est annoncé, traduit à ma sauce bien sûr.

Cette version-là est signée Robert Icke et Duncan Macmillan, dans une coproduction entre la compagnie Headlong et le Nottingham Playhouse, où elle a été créée en septembre avant de partir en tournée. C’est comme ça qu’elle a atterri à portée de mon porte-monnaie d’assistante de français, et je remercie ma bonne étoile pour ce hasard de calendrier.

Ce qui m’intéressait, en y allant, c’était de voir comment on met en scène un roman dont l’essentiel se passe dans une tête. Parce que 1984, c’est beaucoup de pensée intérieure, de peur silencieuse, de phrases qu’on n’ose pas prononcer. Sur une scène, ça peut devenir extrêmement bavard ou extrêmement ennuyeux. Ni l’un ni l’autre ici, et c’est ce qui m’a bluffée.

L’idée de mise en scène qui change tout

Le coup de génie, à mes yeux, tient dans un détail que la plupart des lecteurs sautent : l’appendice du roman, ce texte sur les principes du novlangue qui se trouve à la fin du livre et qui est écrit au passé. Au passé. Ce qui suppose, si on prend la chose au sérieux, que quelqu’un raconte le régime de Big Brother après sa disparition.

Icke et Macmillan sont partis de là. La pièce s’ouvre sur des gens qui discutent d’un texte, comme un groupe de lecture ou un colloque, quelque part dans un futur indéterminé, et qui se demandent si le journal de Winston est authentique. À partir de ce moment, le spectateur ne sait plus très bien où il se trouve. Est-ce qu’on assiste aux faits ? Est-ce qu’on assiste à la reconstitution de faits ? Est-ce que Winston est en train de tout imaginer ?

Le résultat est volontairement déboussolant. Des scènes reviennent en boucle, exactement identiques, jusqu’à ce qu’on doute de sa propre mémoire. La lumière change de façon brutale. Le son, lui, travaille en permanence sous la scène, avec des bourdonnements, des grésillements, des voix qui arrivent d’on ne sait où. Et il y a la vidéo, qui montre par moments ce qui se passe hors du plateau, comme si nous étions du côté de ceux qui surveillent. Autant vous dire que la question du regard, centrale dans le livre, devient physique dans la salle.

Mark Arends joue Winston, et il a exactement le physique qu’il faut : rien d’héroïque, un homme quelconque à qui on demande de survivre. J’ai trouvé ça juste. Winston n’est pas un révolutionnaire flamboyant, c’est un employé qui commence à penser et qui sait déjà que ça va lui coûter cher.

Et la chambre 101, alors ?

Je ne vais rien vous raconter, ce serait dommage. Je dirai simplement ceci : la chambre 101 est un espace entièrement blanc, mur, sol, tout. Après une pièce jouée dans la pénombre, ce blanc arrive comme une gifle. Et ce que la lumière fait dans cette scène-là, je ne suis pas près de l’oublier. À côté de moi, une spectatrice a mis sa main devant ses yeux. Une autre est sortie. Je suis restée, très droite sur mon siège, en serrant mon écharpe.

Un mot pour les non-anglophones : la pièce se joue évidemment en anglais, sans sous-titres, et je ne vais pas prétendre avoir tout saisi. Certaines répliques d’O’Brien m’ont échappé, et j’ai dû reconstituer mentalement des morceaux à partir de ce que je connaissais du roman. Ce qui m’a sauvée, c’est justement de l’avoir lu. Si vous n’avez jamais ouvert le livre, je vous conseille de le faire avant de voir la pièce, ne serait-ce que pour ne pas être perdu dans les allers-retours temporels.

Je suis rentrée à pied, sous la pluie fine habituelle, et j’ai été incapable de lire une ligne en me couchant. Ça faisait longtemps qu’un spectacle ne m’avait pas mise dans cet état-là. Si la tournée passe près de chez vous, foncez. Et prévenez vos proches que vous serez d’humeur bizarre en sortant.

À très vite pour une prochaine chronique.

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