Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « Onze questions à se poser sur ses propres lectures (et ce qu'elles révèlent) »

Onze questions à se poser sur ses propres lectures (et ce qu’elles révèlent)

Culture·6 min de lecture

Le questionnaire de Proust n’a pas été inventé par Proust. C’était un jeu de salon anglais du dix-neuvième siècle, un album de confessions qu’on faisait circuler entre amis, et le jeune Marcel s’est contenté d’y répondre avec un talent qui a assuré la postérité de l’exercice après la publication de ses réponses en 1924. Bernard Pivot en a ensuite tiré sa propre série de questions, posées rituellement en fin d’émission dans Bouillon de culture entre 1991 et 2001, et tout le monde a retenu la formule.

Ce qui me plaît dans ce format, c’est qu’il ne demande pas d’être intelligent, il demande d’être rapide. On répond avant de réfléchir, et c’est là que ça devient intéressant. J’ai eu envie de transposer l’idée à ce qui nous occupe ici : non pas qui vous êtes, mais quelle lectrice vous êtes. Onze questions, sans préparation. Et pour chacune, ce que la réponse raconte, y compris quand elle ne fait pas plaisir.

Six questions sur ce qu’on lit

1. Quel est le dernier livre que vous avez vraiment terminé ? Pas commencé, pas « en cours depuis mars », terminé. La date de la réponse vaut souvent plus que le titre. Si le dernier livre fini remonte à février, ce n’est pas une catastrophe, mais ça dit quelque chose sur la place réelle que la lecture occupe en ce moment, par opposition à celle qu’on aimerait lui donner.

2. Quel livre prétendez-vous avoir lu ? Tout le monde en a un, généralement un classique énorme dont on connaît si bien le résumé qu’on finit par croire l’avoir ouvert. Pierre Bayard a écrit un essai entier là-dessus en 2007, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, et sa thèse est rassurante : on peut discuter passionnément d’un livre qu’on n’a pas lu, surtout avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus. Votre réponse indique surtout quelle culture vous impressionne encore.

3. Quel livre avez-vous relu le plus souvent ? Voilà la question qui donne le vrai livre préféré, pas celui qu’on cite en soirée. On relit ce qui console, ce qui repose, ce qui contient un endroit où l’on aime revenir. Il n’y a aucune honte à ce que la réponse soit un roman jeunesse ou une comédie sentimentale de trois cents pages.

4. Où lisez-vous ? Le lieu dit la fonction. Dans les transports, la lecture est une bulle contre les autres. Au lit, c’est un sas de décompression et ça explique qu’on relise trois fois la même page. Dans un fauteuil un dimanche après-midi, c’est un loisir choisi. Trois lectrices différentes peuvent aimer les mêmes livres et n’en faire absolument pas le même usage.

5. Achetez-vous ou empruntez-vous ? Question sans bonne réponse, mais très révélatrice. Celle qui achète veut posséder, annoter, garder, remplir des étagères qui la représentent. Celle qui emprunte accepte que les livres passent, lit plus vite parce qu’une date de retour existe, et prend beaucoup plus de risques sur des titres inconnus. Il y a une lectrice de la collection et une lectrice du flux.

6. Combien de livres avez-vous en cours en même temps ? Un seul, jusqu’au bout, quoi qu’il arrive : lectrice monogame, fidèle, qui va au bout des choses et parfois s’y enlise. Cinq en parallèle, un par pièce : lectrice d’humeur, qui choisit selon l’énergie du soir et qui abandonne sans drame. Je suis franchement de la deuxième catégorie, avec un roman à la cuisine que je n’ouvre qu’en attendant que l’eau bout.

Cinq questions sur ce qu’on ose avouer

7. Lisez-vous les préfaces ? Question d’apparence anodine, en réalité question d’autorité. Celle qui lit la préface avant le roman accepte qu’on lui explique ce qu’elle va lire. Celle qui la garde pour la fin veut d’abord son avis à elle. Celle qui la saute entièrement, comme moi la plupart du temps, considère que le livre doit tenir debout sans avocat.

8. Quel livre avez-vous abandonné avec le plus de honte ? La honte est toujours proportionnelle au prestige de l’auteur, jamais à la qualité de l’expérience. Personne n’a honte d’abandonner un thriller d’aéroport. La réponse dessine donc, en creux, la liste des livres devant lesquels vous vous sentez encore en position d’élève.

9. Quel livre offrez-vous le plus souvent ? Celui-là ne parle pas du livre, il parle de vous. On n’offre pas ce qu’on a préféré, on offre ce qui montre le mieux ce qu’on voudrait qu’on aime chez nous. C’est presque une carte de visite, et c’est souvent un livre plus léger, plus généreux, plus chaleureux que ce qu’on lit réellement.

10. Quel livre vous a fait pleurer, et l’avouez-vous ? Deux réponses en une, et c’est la seconde qui compte. Beaucoup de lectrices citent sans problème un roman qui les a émues et deviennent évasives dès qu’il s’agit d’un livre considéré comme mineur. Pleurer sur une romance et le dire à voix haute demande plus d’assurance que pleurer sur un grand texte du dix-neuvième.

11. S’il ne devait en rester qu’un ? La version lecture de l’île déserte. La réponse spontanée est presque toujours honnête, la réponse réfléchie presque toujours flatteuse. Notez la première, celle qui arrive en deux secondes, avant l’arrivée du surmoi et de sa bibliothèque idéale.

Faites l’exercice pour vous, sur un coin de papier, sans le publier si vous préférez. Ce que j’y trouve à chaque fois, c’est l’écart entre la lectrice que je décris et celle que je suis vraiment, et cet écart est toujours du même côté. Si vous jouez le jeu, je lirai vos réponses avec beaucoup d’attention, et il y a fort à parier que les vôtres m’ajouteront trois titres à lire, exactement comme les chroniques ajoutent des livres à la pile de tout le monde.

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