Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Quand le narrateur ment : éloge des voix qu'on ne devrait pas croire »

Quand le narrateur ment : éloge des voix qu’on ne devrait pas croire

Culture·5 min de lecture

Il y a une question que je me pose souvent en refermant un livre : est-ce que j’ai été bien traitée ? Pas par l’histoire, par le narrateur. Parce qu’on part toujours du principe que la personne qui raconte nous dit la vérité, ou au moins sa vérité, et il existe une catégorie de romans qui décide que non. Ceux-là, je les collectionne.

Le narrateur peu fiable, c’est le personnage qui vous raconte les événements en omettant, en déformant ou en inventant. Parfois parce qu’il ment sciemment, parfois parce qu’il ne comprend pas ce qu’il voit, parfois parce qu’il se ment à lui-même, ce qui est la variante la plus intéressante. Dans tous les cas, le lecteur découvre à un moment donné qu’il a construit tout son édifice sur du sable.

La gifle originelle

Impossible de parler de ça sans passer par Agatha Christie et son Meurtre de Roger Ackroyd. Je ne vais rien dévoiler pour celles qui ne l’ont pas encore lu, mais je me souviens précisément de l’endroit où j’étais quand j’ai compris, et de la manière dont j’ai reposé le livre pour regarder le mur pendant une minute. Le roman a scandalisé une partie de ses lecteurs à sa parution, on l’accusait de tricher.

Ce qui est amusant, c’est que Christie ne triche pas. Tout est là, elle ne cache aucune information indispensable, elle joue simplement sur ce que nous supposons sans le vérifier. C’est la définition même du procédé bien exécuté : à la relecture, on voit que le texte disait la vérité tout du long, et on s’en veut d’avoir été aussi confiante.

Autre grande dame du genre, Daphné du Maurier avec Rebecca. Ici la narratrice ne ment pas, elle est simplement jeune, terrifiée et complètement dépassée par ce qui l’entoure. Elle nous transmet Manderley et ses habitants à travers sa peur, et nous croyons ce qu’elle croit. Quand les choses se remettent en place, ce n’est pas seulement l’intrigue qui bascule, c’est le portrait de tout le monde dans le livre. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi vicieux, et je le pense comme un compliment.

La version contemporaine, plus frontale

Ces dernières années, le procédé s’est déplacé du policier classique vers le thriller domestique, avec une différence de taille : aujourd’hui, le lecteur sait qu’on va lui mentir. Le contrat a changé. On ouvre le livre en cherchant activement la faille, ce qui oblige les auteurs à faire beaucoup plus compliqué qu’avant.

Les Apparences de Gillian Flynn reste pour moi le sommet de cette nouvelle génération. Non seulement parce que le retournement fonctionne, mais parce que le livre ne s’arrête pas là. Une fois qu’on sait, il continue, et il devient encore plus dérangeant. Beaucoup de romans construits sur un coup de théâtre s’effondrent dans les cent pages qui suivent, faute d’avoir prévu quoi faire ensuite. Celui-ci s’installe.

J’ajoute une catégorie qu’on oublie souvent : les narrateurs qui ne savent pas qu’ils mentent. L’enfant qui raconte une scène d’adultes sans comprendre ce qu’il décrit, le personnage âgé dont la mémoire se réorganise pour rendre le passé supportable, l’amoureux qui embellit tout. Il n’y a pas de retournement spectaculaire dans ces livres-là, juste un décalage qui grandit lentement entre ce qu’on nous dit et ce qu’on devine. Ce sont mes préférés, et ce sont aussi les plus difficiles à écrire.

Pourquoi on aime se faire avoir

J’y ai réfléchi, et je crois que ça tient à une chose. Un roman à narrateur fiable, on le consomme. Un roman à narrateur menteur, on le relit. C’est le seul type de livre où la seconde lecture est une expérience franchement différente de la première, parce qu’on voit soudain toutes les petites aiguilles laissées en chemin. J’en ai relu certains uniquement pour ça, un crayon à la main, comme une inspectrice tardive.

Il y a aussi un plaisir moins avouable : celui d’avoir été jugée assez intelligente pour être trompée. Une manipulation réussie est une forme de respect. L’auteur a supposé que je ne me contenterais pas d’une histoire servie tiède, il a construit un piège pour moi, et le fait que j’y tombe prouve que le travail était bon.

Le procédé a évidemment ses ratés. Quand la révélation ne repose sur rien, quand il aurait été impossible de deviner, quand le narrateur a caché une information qu’il connaissait sans aucune raison valable, alors ce n’est plus un piège, c’est une arnaque. La frontière est mince et beaucoup de romans la franchissent au dernier chapitre. Ceux-là, je les oublie très vite.

Si vous avez des titres à me conseiller dans ce registre, je prends. Et si vous n’avez jamais lu le Christie dont je parle plus haut, faites-moi une faveur : n’allez rien lire sur lui avant. Certaines gifles ne se donnent qu’une fois.

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