Les titres de romans : ceux qui marquent, ceux qui ratent, ceux qui spoilent
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Il m’arrive régulièrement d’aimer un roman, de le recommander avec ferveur, et d’être incapable d’en restituer le titre. Je décris la couverture, l’intrigue, le prénom de l’héroïne, la couleur du dos. Le titre, lui, a disparu. Ça devrait être vexant pour l’auteur, et pourtant je crois que la faute n’est pas toujours de mon côté. Certains titres sont fabriqués pour rester, d’autres pour s’évaporer.
Un titre a plusieurs missions contradictoires à remplir dans un espace ridiculement petit. Il doit intriguer sans mentir, sonner bien à l’oral, se retenir, et tenir sur une couverture sans occuper toute la place. C’est un exercice de contrainte redoutable, et les échecs sont beaucoup plus fréquents que les réussites.
Les titres qui s’oublient tout de suite
La catégorie la plus vaste. Ce sont les titres interchangeables, ceux qui pourraient couvrir deux cents romans différents. Le schéma « nom commun abstrait plus complément » fonctionne particulièrement bien pour ne pas être retenu : quelque chose comme la promesse d’un été, le secret des origines, le parfum du silence. On voit très bien de quoi je parle parce qu’on en croise cinq par semaine en librairie, et c’est justement le problème.
Il y a aussi les titres qui reprennent la formule d’un succès précédent. Dès qu’un roman marche avec une construction donnée, les éditeurs déclinent la même structure sur dix autres livres. Le lecteur finit par tout confondre, ce qui vend peut-être des exemplaires à court terme mais dissout complètement l’identité de chaque texte. Je serais auteur, je trouverais ça déprimant.
À l’inverse, les titres qui restent ont presque toujours une anomalie. Une longueur inhabituelle, un mot déplacé, une image concrète. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est absurdement long, impossible à répéter sans hésiter, et pourtant personne ne l’oublie. Il fonctionne parce qu’il fait une promesse précise et bizarre : on comprend qu’on va rire un peu, que ça se passe pendant la guerre, et qu’il sera question de bouffe. Trois informations en une phrase, sans jamais dire le mot roman.
Le grand chantier des titres traduits
C’est là que ça devient passionnant, parce que la traduction d’un titre n’est presque jamais une traduction. C’est une décision commerciale prise pour un marché donné, et les résultats vont du génial au catastrophique.
Cas d’école : Twilight est devenu Fascination chez Hachette en 2005. Le titre original ne disait rien de l’histoire, le titre français annonce le rapport entre les personnages et rend le livre lisible en rayon pour une lectrice qui ne connaît rien à la série. Amusant détail, le titre anglais a fini par s’imposer en France quand même, une fois la saga installée, ce qui donne aujourd’hui des couvertures où les deux cohabitent.
Autre décision assumée, Gallimard traduisant Harry Potter and the Philosopher’s Stone par Harry Potter à l’école des sorciers en 1998. La traduction littérale aurait donné la pierre philosophale, jugée trop abstraite pour un public jeune. Le titre français vend l’école de sorcellerie, c’est-à-dire ce que le lecteur va réellement trouver dans le livre. Vingt ans plus tard, difficile de dire que c’était une mauvaise idée.
Je citerais aussi Le temps n’est rien, sorti chez Michel Lafon en 2005, dont l’original parlait de la femme du voyageur temporel. Le titre français est plus joli, plus mystérieux, mais il perd complètement le dispositif du roman. On gagne en élégance et on perd en clarté. Il n’y a pas de bonne réponse, c’est un arbitrage à chaque fois.
Et parfois, l’éditeur français ne traduit rien du tout et garde l’anglais tel quel, comme pour le roman de Cecelia Ahern devenu un film, où le titre est resté PS : I Love You. La logique est claire : la formule est comprise de tout le monde, sonne bien, et garde son parfum d’ailleurs. Traduire aurait tué l’effet.
Les titres qui vous racontent la fin
Ma catégorie préférée, parce qu’elle relève du sabotage volontaire. Certains titres annoncent une information que le livre met deux cents pages à révéler. Le plus célèbre reste Le Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie : le titre vous donne la victime avant même la première page, ce qui est un choix radical dans un genre qui vit du suspense. Christie s’en sort parce que la surprise du roman est ailleurs, mais l’audace reste remarquable.
Il y a aussi les titres qui divulguent un basculement de l’intrigue. Là, on entre dans le domaine de la vraie faute professionnelle, et c’est souvent le fait du marketing plutôt que de l’auteur. Le lecteur passe le roman à attendre l’événement qu’on lui a promis en couverture, au lieu de le recevoir. Toute la tension retombe.
Le meilleur titre, à mon sens, fait exactement l’inverse : il devient plus intéressant après la lecture qu’avant. Vous refermez le livre, vous regardez la couverture, et vous comprenez soudain le double sens qui vous avait échappé. C’est un plaisir discret, un dernier clin d’œil de l’auteur qui vous attendait à la sortie.
En attendant, je continuerai à recommander des romans en disant « le truc bleu avec la fille sur la plage », parce que je suis manifestement incapable de retenir autre chose. Mes recommandations mieux référencées sont dans mes chroniques, avec les titres exacts, ce qui devrait aider tout le monde.