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Premières phrases de romans : ce qu’une ouverture doit faire

Culture·5 min de lecture

En librairie, j’ai une méthode indéfendable. J’ouvre le livre au hasard des premières pages, je lis la phrase d’ouverture, et je décide. Pas la quatrième de couverture, pas la recommandation du libraire qui a pourtant beaucoup plus de mérite que moi. La première ligne. C’est un critère absurde, il m’a fait acheter des catastrophes et rater des merveilles, et je n’ai aucune intention d’arrêter.

Ma défense: une ouverture n’est pas décorative. Elle fait un travail précis, en très peu de mots, et quand elle est ratée on le sent immédiatement même sans savoir l’expliquer.

Une première phrase signe un contrat

Prenez l’ouverture d’Orgueil et Préjugés: « C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier. » Tout est déjà là. Le ton faussement docte, la moquerie sociale, le renversement à faire soi-même, puisque évidemment ce sont les mères de famille qui cherchent des gendres et non l’inverse. En une ligne, Jane Austen annonce qu’elle écrira pendant trois cents pages avec ce sourire-là. Le lecteur sait à quoi il s’engage, et le livre tient parole.

Rebecca ouvre autrement: « La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley. » Là, ce n’est pas un ton qui se signe, c’est une position. La narratrice parle d’un lieu qu’elle a quitté, donc il s’est passé quelque chose, donc on ne pourra pas y revenir. Le roman entier est déjà au passé avant d’avoir commencé, et cette mélancolie-là s’installe avant même qu’on connaisse un seul personnage.

Camus, avec « Aujourd’hui, maman est morte », fait le contraire de ce qu’on attendrait. La phrase la plus chargée du monde, dite platement, sans un adjectif. Ce n’est pas l’information qui compte, c’est la façon de la donner. Et Proust, avec son « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », commence par la chose la plus banale possible, ce qui est une manière de prévenir: ici, l’aventure sera à l’intérieur.

Aucune de ces quatre phrases ne raconte l’histoire. Aucune ne présente le héros ni ne pose le décor. Elles installent une voix, et c’est exactement le contrat qu’un lecteur signe en achetant un livre. On ne s’engage pas pour une intrigue, on s’engage pour passer huit heures avec quelqu’un qui parle.

Le vrai travail d’une ouverture

À force de tester des débuts en librairie, j’ai fini par repérer ce que font les bonnes ouvertures. Elles créent d’abord un déséquilibre. Une information manque, une tension existe déjà, quelque chose cloche. Ce n’est pas forcément un cadavre ou un coup de feu. Le manque peut être minuscule, mais il faut qu’il soit là, sinon on lit une carte postale.

Elles imposent ensuite une distance. Est-ce que la narratrice se moque d’elle-même, se plaint, se souvient, se justifie ? Cette question-là est réglée dès la première phrase et elle détermine tout le reste, y compris ce qu’on aura le droit de trouver drôle.

Et elles font une promesse tenable. C’est le point sur lequel je me fais avoir régulièrement. Une phrase d’ouverture spectaculaire, écrite pour claquer, qui annonce un livre que l’auteur n’écrira pas. Trois chapitres plus loin, le ton s’est aplati, la voix a disparu, et il ne reste qu’une belle phrase orpheline en haut de la page 9. Je préfère largement une ouverture modeste suivie d’un roman fidèle à lui-même.

Les débuts qui me font reposer le livre

Il y a des ouvertures qui me font refermer le livre en trois secondes, et je sais qu’elles sont injustes, mais je les tiens quand même pour des signaux.

Le réveil. L’héroïne ouvre les yeux, éteint son réveil, s’étire, constate qu’elle est en retard. J’en ai lu tellement que je pourrais réciter le paragraphe par cœur. Le problème n’est pas la banalité de la scène, c’est qu’elle ne dit rien de la personne. N’importe qui se réveille.

La météo. Une page de ciel, de pluie battante et de feuilles mortes avant qu’un humain n’apparaisse. Ça peut être joliment écrit, ça reste un décor sans acteur.

Le miroir, aussi, cette astuce vieille comme le monde qui consiste à faire s’observer l’héroïne dans une glace pour décrire ses cheveux et ses yeux au lecteur. Personne ne se regarde comme ça, sauf dans les romans.

Le pire pour moi reste le prologue explicatif, celui qui installe le contexte historique ou la généalogie familiale avant de commencer l’histoire. C’est le seul cas où je saute des pages sans culpabilité, et il m’arrive de reprendre le livre à la première page du chapitre un pour découvrir qu’il commence beaucoup mieux là.

Si vous écrivez, l’exercice le plus cruel consiste à relire votre ouverture en vous demandant ce qu’elle promet, puis à vérifier au chapitre cinq si la promesse est tenue. Si vous lisez seulement, comme moi, gardez la manie du test en librairie. Elle rate parfois, elle m’a offert la moitié de ma bibliothèque, et elle a au moins ce mérite: elle m’oblige à ouvrir les livres au lieu de les acheter sur leur couverture.

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