Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Le jardin au clair de lune », quand un violon change le cours d'une histoire »

« Le jardin au clair de lune », quand un violon change le cours d’une histoire

Culture·4 min de lecture

Celui-ci me faisait de l’œil depuis un moment, à cause de sa couverture, et parce que plusieurs lectrices en avaient dit du bien. Le jardin au clair de lune de Corina Bomann vient de sortir chez Charleston, dans une traduction d’Amélie de Maupeou. Quatre cent cinquante pages de saga familiale, avec violons, secrets et voyages, exactement le genre de gros roman qu’on emporte pour un week-end pluvieux.

Le jour où un étrange vieil homme offre à Lilly Kaiser un violon orné d’une rose, en lui affirmant qu’il a appartenu à sa famille, sa vie bascule. À l’intérieur de l’instrument se cache une partition intitulée Le Jardin au clair de lune. Les recherches de Lilly la mènent de Berlin à Londres, en passant par l’Italie, jusqu’à Sumatra, une île indonésienne au lourd passé colonial. Elle y suit les traces de deux violonistes virtuoses, Rose et Helen, qui enchantaient les foules cent ans plus tôt.

Deux époques, un seul fil

Le roman alterne entre le présent de Lilly et le passé des deux musiciennes. J’aime beaucoup ce dispositif quand il est bien mené, et il l’est ici plus souvent qu’à son tour. Les chapitres anciens sont les plus forts : les plantations de canne à sucre, la société coloniale et ses hiérarchies, les tournées de concerts, la place quasiment impossible d’une femme qui veut faire carrière avec un archet. Corina Bomann a fait ses recherches et cela se sent sans qu’elle nous assomme de documentation.

La partie contemporaine m’a un peu moins convaincue. Lilly est une héroïne attachante, veuve, un peu perdue, qui reprend goût à sa propre vie en enquêtant sur celle des autres. Mais elle passe beaucoup de temps à prendre des trains et à ouvrir des cartons, et l’intrigue amoureuse qui l’accompagne suit un chemin très balisé. J’ai parfois eu envie de sauter des pages pour retourner à Sumatra, ce qui est mauvais signe pour la moitié moderne d’un roman à double temporalité.

Ce qui rattrape tout, c’est la musique. Bomann écrit très bien les instruments. La façon dont un violon a une histoire, un corps, une odeur de bois et de colophane. La façon dont une partition manuscrite raconte celui qui l’a écrite, avec ses ratures et ses annotations. J’ai passé la moitié du roman à chercher des enregistrements pour accompagner ma lecture, et j’ai fini par écouter des sonates entières en tournant les pages.

Une saga qui assume son romanesque

Il faut savoir dans quoi on met les pieds. C’est une grande saga, avec ce que cela suppose de coïncidences heureuses, de lettres retrouvées au bon moment, de témoins encore vivants qui se souviennent parfaitement de 1912. Le lecteur pointilleux lèvera les yeux au ciel deux ou trois fois. Personnellement, j’accepte le contrat : je viens chercher un roman qui me transporte, pas un traité de généalogie.

Le passé colonial est traité avec plus de nuance que je ne le redoutais. Les plantations ne sont pas un joli décor exotique, on voit qui travaille, qui possède, qui décide. Le roman ne transforme pas cette histoire en réquisitoire, il se contente de ne pas la maquiller, ce qui reste appréciable dans un livre destiné avant tout au plaisir de lecture.

Côté longueur, on sent la générosité de l’autrice. Quatre cent cinquante pages, quelques répétitions, deux ou trois péripéties de trop dans le dernier quart. Un éditeur sévère aurait pu couper cinquante pages sans rien perdre. Mais je fais partie de celles qui aiment s’installer longtemps dans un livre, alors j’ai plutôt apprécié de ne pas voir arriver la fin trop vite.

À qui je le conseille

Aux amateurs de sagas à double époque, aux curieux d’histoire de la musique, à ceux qui aiment les récits où un objet transmet une famille entière. C’est un roman confortable au meilleur sens du terme, celui qui vous tient compagnie plusieurs soirs de suite et vous laisse avec l’envie de fouiller vos propres greniers.

Et puis il faut le dire, l’objet est beau. Charleston soigne ses couvertures et celle-ci donne envie de l’acheter avant même d’avoir lu le résumé. J’ai conscience que ce n’est pas un argument littéraire. Ça reste un argument.

Si vous l’avez lu, dites-moi ce que vous avez pensé du personnage de Rose. Je l’ai trouvée bien plus intéressante que l’héroïne moderne, et j’aurais volontiers lu un roman entier qui ne parlerait que d’elle.

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