Lire en musique : ce qui fonctionne, et pourquoi les paroles gâchent tout
Culture·5 min de lecture
On me pose souvent la question, en commentaire ou en vrai : qu’est-ce que tu écoutes quand tu lis ? La réponse honnête est décevante. La plupart du temps, rien. Et quand j’écoute quelque chose, c’est en général de la musique que je n’écouterais jamais autrement, dans des conditions très précises, parce que j’ai passé des années à me rendre compte que la bande-son de mes lectures sabotait mes lectures.
Ce n’est pas une question de goût mais de plomberie mentale. Une fois qu’on a compris ce qui se passe dans la tête pendant qu’on lit, le tri se fait tout seul et on arrête de relire trois fois le même paragraphe en se demandant pourquoi on n’y arrive pas ce soir.
Le problème, ce sont les mots
Lire, c’est faire tourner une voix intérieure. On ne s’en rend plus compte, mais on prononce silencieusement, on entend le rythme des phrases, on donne un timbre aux dialogues. Envoyer une chanson à texte par-dessus revient à faire parler deux personnes en même temps dans la même pièce. Le cerveau arbitre, et il choisit toujours celle qui chante.
Faites le test, c’est instantané. Prenez un roman et mettez une chanson française que vous connaissez par cœur. Au bout de deux minutes vous chantez mentalement le refrain et vous avez perdu la page. La langue étrangère aide un peu, jusqu’au moment où vous vous surprenez à traduire. Plus on comprend les paroles, plus elles volent la place du texte.
Il y a une exception élégante à ce problème, et c’est un des rares disques que je recommande sans réserve pour lire : l’album sans titre de Sigur Rós, celui de 2002 qu’on appelle simplement les parenthèses. Le chanteur y utilise une langue inventée, sans signification, un pur son vocal. On a donc une voix humaine avec toute l’émotion qu’elle transporte et aucun mot à traiter. La voix redevient un instrument, la lecture continue.
Ce qui marche vraiment
Ma zone de confort, c’est le piano et les cordes contemporaines. The Blue Notebooks de Max Richter, sorti en 2004, reste mon disque de lecture par défaut depuis des années, et la pièce On the Nature of Daylight me met dans un livre en quarante secondes. Du côté italien, Ludovico Einaudi a publié In a Time Lapse le mois dernier, et c’est exactement ce genre de disque qui accompagne sans rien réclamer.
Le vrai secret n’est pas le disque, c’est la répétition. Le même album en boucle, encore et encore, jusqu’à ne plus l’entendre du tout. Une musique connue par cœur cesse d’être une information et devient un mur contre le bruit extérieur. La nouveauté, à l’inverse, attire l’oreille en permanence. Je réserve les albums que je découvre aux trajets, jamais aux lectures.
Deuxième règle, le volume constant. Un morceau qui commence en murmure et explose au milieu vous éjecte du roman à chaque fois. Les grandes bandes originales de films sont d’ailleurs presque toutes disqualifiées pour cette raison : elles sont écrites pour souligner des images qui n’existent pas dans votre salon. Et quand elles sont trop connues, elles ramènent le film avec elles. Impossible pour moi d’écouter le thème d’Amélie de Yann Tiersen, sorti en 2001, sans voir défiler la crème brûlée et le Sacré-Cœur.
Petit avertissement personnel sur le piano classique, que j’ai appris à mes dépens : si vous choisissez les Variations Goldberg par Glenn Gould, l’enregistrement de 1955 ou celui de 1981, sachez qu’il fredonne pendant qu’il joue. On l’entend. Et le jour où on l’a entendu, on n’entend plus que ça, on lit dix pages en guettant le grognement du pianiste. Je n’ai jamais réussi à revenir en arrière.
Accorder la musique au livre, ou couper le son
Tous les livres ne demandent pas le même traitement. Une comédie romantique ou une romance légère supporte très bien un fond sonore, parce qu’on lit vite, qu’on avance par dialogues et que la phrase ne réclame pas d’attention particulière. Là, je me permets même quelque chose d’un peu rythmé.
Un classique à phrases longues, c’est l’inverse. Dès que la syntaxe devient un labyrinthe, la moindre note supplémentaire fait perdre le fil et il faut remonter au début du paragraphe. Pour ces livres-là, silence complet, et si possible pas de fenêtre en face. Même chose pour un thriller bien mené : le texte impose déjà son tempo, la musique ne fait que contrarier celui de l’auteur.
Reste le cas de la lecture en public, dans un train, un café, une salle d’attente. Là, la musique ne sert pas à accompagner mais à masquer, à couvrir la conversation téléphonique du voisin qui explique sa vie à son opérateur. N’importe quel instrumental un peu monotone fait l’affaire, et c’est le seul moment où j’accepte des morceaux que je n’aime pas particulièrement. Ils travaillent.
Mon vrai conseil, pour finir, c’est d’essayer le silence pendant une semaine. Une vraie semaine, sans casque. On croit souvent que la musique aide à se concentrer alors qu’elle sert surtout à ne pas se retrouver seule avec le livre, ce qui n’est pas du tout la même chose. Si vous voulez tester sur un roman qui avance tout seul, il y a de quoi faire dans les chroniques, et vous me direz si vous avez tenu sans casque.