« Ils avaient un prénom », les mots courts de Marie Kléber
Culture·4 min de lecture
Comme je l’ai dit en début de semaine, j’ai un retard considérable dans mes lectures à chroniquer. Aujourd’hui je reviens avec le deuxième recueil de Marie Kléber, « Ils avaient un prénom », soixante et onze pages autoéditées. Il attendait sur ma table depuis un moment, et si j’ai mis autant de temps, ce n’est pas par manque d’envie. C’est parce que je ne savais pas par quel bout en parler. Je vais essayer quand même.
De quoi il s’agit
Le recueil part du 13 novembre 2015. L’autrice l’écrit elle-même en ouverture : il lui fallait prendre la plume, poser des mots sur cet épisode tragique, sur la démence de quelques fanatiques, sur le courage de ceux qui ont choisi de résister. Les textes tournent autour de ça, mais ne s’y limitent pas. Il y est question de la vie qui bascule sans prévenir, de la peur qui s’installe, et de ce qu’on fait ensuite, quand il faut bien recommencer à sortir, à travailler, à vivre.
Le titre dit déjà beaucoup. Face à un chiffre, on ne ressent rien de précis. Face à un prénom, on ne peut plus se protéger. Tout le recueil travaille ce déplacement du nombre vers la personne, et je trouve que c’est la seule position juste possible sur ce sujet.
Une écriture qui refuse d’en rajouter
Ce qui frappe d’abord, c’est la brièveté. Les vers sont courts, parfois trois mots, rarement plus d’une ligne pleine. Les pages respirent beaucoup, le blanc occupe autant d’espace que le texte. Cette mise en page n’est pas un effet de style, elle correspond à ce que le recueil essaie de faire. Sur un sujet pareil, la phrase longue et lyrique aurait sonné faux immédiatement. Marie Kléber choisit l’inverse : elle nomme, elle constate, elle s’arrête.
Le résultat, c’est un livre qui se lit en une demi-heure et qui met beaucoup plus longtemps à s’évacuer. J’ai enchaîné les pages sans m’arrêter la première fois, puis je l’ai repris le lendemain en prenant chaque texte séparément. La deuxième lecture est très différente. On voit apparaître des reprises, des mots qui reviennent d’un poème à l’autre, une progression qui va de la sidération vers quelque chose de moins écrasé.
Ceux qui avaient lu son premier recueil retrouveront cette écriture rapide, faite de fragments. La différence, c’est la matière. Le premier livre était plus lumineux. Celui-ci travaille dans le sombre, avec quelques éclaircies qui n’arrivent jamais trop tôt et ne consolent pas artificiellement. Je note ça parce que c’était le risque principal du projet : finir sur une note d’espoir plaquée, du genre qui annule tout ce qui précède. Le recueil ne tombe pas dedans.
Ce que j’en retiens
Je ne suis pas une grande lectrice de poésie. Je le dis franchement, ça m’intimide, j’ai toujours l’impression de passer à côté de quelque chose. Ce recueil-là m’a été accessible parce qu’il ne demande aucune clé particulière. Il n’y a pas d’obscurité recherchée, pas de références à décoder. Les mots sont ordinaires et l’agencement fait tout le travail. C’est probablement la meilleure porte d’entrée que je puisse recommander à quelqu’un qui, comme moi, ouvre un recueil avec méfiance.
Est-ce que tout m’a convaincue ? Non. Quelques textes m’ont paru trop généraux, avec des formules qui pourraient s’appliquer à n’importe quel malheur, et qui perdent de leur force à côté des poèmes plus précis. Quand l’autrice s’approche du détail concret, un geste, un objet, une heure, elle est bien meilleure que lorsqu’elle parle de la nuit et de l’ombre en termes abstraits. Sur soixante et onze pages, ce déséquilibre se voit.
Reste que je suis contente de l’avoir lu, et contente qu’il existe. Ce genre de texte n’aurait sans doute jamais trouvé sa place dans un catalogue traditionnel, parce qu’il est court, parce que le sujet fait peur et parce que la poésie ne se vend pas. L’autoédition sert exactement à ça : permettre à un livre nécessaire d’exister sans avoir à convaincre un comité. Merci à Marie Kléber pour sa confiance, et pardon d’avoir mis tout ce temps avant d’en parler.
Si vous le lisez, prenez-le lentement. Ce n’est pas un livre qu’on avale entre deux stations.