« L’affaire de la belle évaporée », huis clos au temps de la Prohibition
Culture·5 min de lecture
Bonjour tout le monde ! Le polar n’a pas beaucoup de place sur ce blog ces derniers temps, ce qui est une injustice que je répare aujourd’hui. J’ai lu L’affaire de la belle évaporée de J.J. Murphy, paru ce mois-ci aux éditions Baker Street, et j’en suis sortie avec ce sourire un peu bête qu’on a après une lecture qui n’a rien à prouver.
Le pitch tient en une phrase et il est délicieux. 31 décembre, New York, en pleine Prohibition. Dorothy Parker fête le passage à la nouvelle année à l’hôtel Algonquin avec sa bande habituelle, Robert Benchley et Alexander Woollcott en tête. À l’étage, la star Douglas Fairbanks a loué une suite pour une réception qui promet. Et au milieu de la soirée, un médecin annonce qu’un cas de variole vient d’être détecté. L’hôtel est bouclé. Personne n’entre, personne ne sort. Quelques heures plus tard, il y a un cadavre.
Le huis clos comme moteur
J’ai un faible pour les enquêtes en vase clos et celle-ci coche toutes les cases sans jamais avoir l’air d’appliquer une recette. La quarantaine n’est pas juste un prétexte pour empêcher les suspects de filer. Elle transforme progressivement la fête en cauchemar poli : les invités continuent de boire, de se moquer les uns des autres, de faire semblant que tout va bien, pendant que la peur monte doucement dans les couloirs. Murphy tient très bien cette ambiance de champagne et de panique.
La victime, une figure de Broadway, est retrouvée dans une situation que je ne raconterai pas ici mais qui donne le ton du livre. C’est macabre et complètement ridicule à la fois, exactement le mélange que cherche l’auteur. On n’est pas dans le polar qui veut vous faire peur. On est dans le polar qui veut vous faire sourire pendant qu’il vous cache des choses.
Dorothy Parker en détective malgré elle
Le vrai plaisir du roman, c’est elle. J.J. Murphy s’empare d’une femme réelle, célèbre pour sa langue et pour ses formules assassines, et lui met une enquête entre les mains. Le pari était risqué. Il y a mille façons de rater un personnage historique, la plus courante étant d’en faire une statue qui déclame ses citations les plus connues à intervalles réguliers.
Ici, ça passe. Sa Dorothy Parker est fatiguée, souvent de mauvaise foi, franchement alcoolisée, et surtout beaucoup plus perspicace qu’elle ne voudrait l’être. Elle n’enquête pas par vertu, elle enquête parce que l’ennui et la curiosité sont plus forts qu’elle. Les répliques fusent, et j’ai relu certaines à voix haute pour le plaisir. Le traducteur a manifestement travaillé, parce que l’humour de ce genre est une plaie à faire passer d’une langue à l’autre.
Sa bande fonctionne aussi bien. Benchley en ami dévoué et un peu à côté de la plaque, Woollcott en emmerdeur magnifique, tout ce petit monde forme un chœur qui commente l’enquête plus qu’il ne l’aide. C’est très drôle, et ça rappelle qu’il s’agissait de gens dont le métier était d’avoir de l’esprit à table.
Ce qui m’a moins convaincue
Il faut être honnête : l’énigme elle-même n’est pas le point fort. Les amateurs de mécanique implacable resteront sur leur faim, la résolution repose sur un ou deux éléments qu’on ne pouvait pas raisonnablement deviner, et le rythme s’affaisse au milieu du livre quand les suspects défilent un peu mécaniquement. Si vous venez pour le casse-tête, vous allez pester.
Autre chose : il s’agit du deuxième volume des enquêtes de Dorothy Parker, après Le Cercle des plumes assassines. On peut lire celui-ci sans avoir lu le premier, l’intrigue est indépendante, mais quelques allusions aux relations entre les personnages passeront au-dessus de la tête. Je ne le savais pas en commençant et j’ai eu un moment de flottement au premier tiers.
Cela dit, on ne lit pas ce livre pour le mystère. On le lit pour l’époque, pour les alcools servis dans des tasses à café, pour les hôtels new-yorkais où tout le monde connaît tout le monde, et pour la voix de cette femme qui n’a pas son pareil pour démolir quelqu’un en huit mots. Le décor fait la moitié du travail et il le fait très bien.
Verdict : une lecture réjouissante, à réserver aux amateurs de polar léger et d’Amérique des années vingt. Ce n’est pas le livre de l’année, ça ne cherche pas à l’être, et c’est justement ce qui le rend sympathique. Parfait pour un dimanche pluvieux, avec quelque chose de chaud dans une tasse, de préférence sans gin dedans.