Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « « Le détective détraqué », quand on chahute Sherlock Holmes »

« Le détective détraqué », quand on chahute Sherlock Holmes

Culture·4 min de lecture

Bonjour tout le monde ! Il est sorti hier en librairie et je l’ai fini avant même sa parution, ce qui arrive rarement. Le détective détraqué ou les mésaventures de Sherlock Holmes est un recueil collectif publié par les éditions Baker Street, deux cent quatre-vingt-huit pages de textes qui ont tous le même but : faire passer un sale quart d’heure au plus célèbre locataire de Londres.

Autant l’annoncer tout de suite, il ne s’agit pas d’enquêtes inédites écrites dans le respect du canon. Ce sont des pastiches et des parodies, échelonnés sur une période qui court de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années deux mille dix. Certains textes ont donc été écrits alors que Conan Doyle était encore vivant et publiait, ce qui donne au recueil une dimension assez savoureuse : on se moquait déjà de Holmes de son vivant, et avec un enthousiasme certain.

Un détective qui prend cher

Le programme annoncé en quatrième de couverture est tenu. Holmes se fait voler. Il se fait remplacer dans une enquête par sa propre fille, personnage dont l’existence aurait fait bondir son créateur. Il se fait rouler par Scotland Yard, ce qui est déjà une humiliation, et par Arsène Lupin, ce qui en est une bien pire du point de vue britannique. Et il termine même en prison dans l’un des textes.

Géographiquement, ça bouge aussi. On quitte régulièrement Baker Street pour New York, pour Prague, pour la campagne française. Chaque déplacement est l’occasion pour l’auteur du texte de retourner un des tics du personnage : sa suffisance, sa manie de la déduction spectaculaire, son mépris tranquille pour à peu près tout le monde. Watson en prend pour son grade également, souvent avec plus de tendresse.

Ce que j’ai aimé, c’est que la moquerie n’est jamais méchante. On sent des auteurs qui connaissent leur sujet par cœur et qui s’amusent en famille. Il faut aimer beaucoup un personnage pour prendre la peine de le ridiculiser aussi précisément. Les meilleurs textes du recueil sont ceux qui repèrent une petite absurdité du canon et tirent dessus jusqu’à ce que tout s’écroule.

L’inégalité, maladie chronique des recueils

Je ne vais pas faire semblant : comme dans tout collectif, le niveau monte et descend. Deux ou trois textes reposent sur une seule blague qui aurait tenu en trois pages et qui en occupe quinze. Un autre m’a laissée franchement de marbre, je l’ai terminé par principe. C’est le prix d’entrée de ce genre d’ouvrage, et honnêtement il est raisonnable ici, parce que la majorité des textes tient debout.

L’autre chose à savoir, c’est que le plaisir dépend beaucoup de ce que vous connaissez déjà. Si vous n’avez jamais lu une seule aventure de Holmes, la moitié des effets vous passera à côté, tout simplement parce qu’on ne rit pas d’une déformation quand on ignore la forme d’origine. À l’inverse, si vous avez les nouvelles à peu près en tête, vous allez repérer les clins d’œil à la ligne et c’est un régal.

Je note aussi le travail sur la traduction, qui devait être un casse-tête. Les textes anciens n’écrivent pas comme les récents, les registres comiques ne se ressemblent pas d’un auteur à l’autre, et l’ensemble reste pourtant lisible d’une traite. Plusieurs traducteurs ont travaillé sur le volume et on sent que quelqu’un a veillé à l’unité de l’ensemble.

À qui ça s’adresse

C’est un livre de chevet, pas un livre qu’on avale. J’ai fait l’erreur d’enchaîner cinq textes d’affilée le premier soir et j’ai fini par ne plus rire du tout, saturée par le procédé. Repris à raison d’une nouvelle par jour, l’effet est bien meilleur. C’est aussi un ouvrage qui se laisse ouvrir au hasard, ce qui n’est pas si fréquent.

Je le conseillerais volontiers pour offrir. Il y a autour de moi plusieurs personnes qui ont dévoré les aventures du détective à l’adolescence et qui n’y sont jamais revenues, et ce recueil est une jolie porte d’entrée pour renouer avec le personnage sans avoir à tout relire. C’est moins intimidant qu’une intégrale et bien plus drôle.

Verdict : un bon moment, à condition d’accepter que le grand détective en ressorte cabossé. Je ne le classerai pas parmi mes lectures marquantes de l’année, mais je sais déjà que je vais le rouvrir régulièrement, et pour un recueil c’est probablement le meilleur compliment que je puisse faire.

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