Un fauteuil en cuir dans une bibliothèque — illustration de « « Mansfield Park » ou le roman d'apprentissage de Jane Austen »

« Mansfield Park » ou le roman d’apprentissage de Jane Austen

Culture·4 min de lecture

Bonjour tout le monde, et très belle année 2021 à tous. Pour ouvrir l’année, je ne pouvais pas rêver mieux : Mansfield Park de Jane Austen paraît aujourd’hui chez Hugo Poche, dans la traduction d’Henri Villemain. Mon attachement à cette autrice anglaise n’est un secret pour personne. Je possède plusieurs éditions des mêmes romans, je les connais par cœur, et je continue pourtant à les acheter. Je pourrais remplir une bibliothèque entière rien qu’avec elle, et ça ne me dérangerait pas du tout.

Mais si je devais désigner celui de ses romans dont on parle le moins, ce serait celui-ci. Orgueil et Préjugés écrase tout, Raison et Sentiments et Emma ont leurs fidèles, Persuasion a les siens. Mansfield Park, lui, traîne une réputation d’ennui poli. Injuste, à mon avis. Je crois surtout qu’on lui reproche son héroïne.

C’est quoi le pitch ?

Fanny Price est la petite cousine pauvre. Recueillie par charité à dix ans, elle est adoptée par la famille de son oncle maternel, sir Thomas Bertram, baronnet, et grandit à Mansfield Park sans jamais y avoir tout à fait sa place. On la tolère, on lui rappelle sa position, on la charge des corvées que personne ne veut. Elle observe, elle se tait, elle note tout. Puis les Crawford arrivent dans le voisinage et le petit monde soigneusement rangé de Mansfield commence à se fissurer.

Le roman paraît en 1814. Jane Austen a trente-huit ans, son anonymat commence à se lever, et elle écrit là le seul de ses livres qui suive son héroïne sur une dizaine d’années. On la découvre enfant et on la quitte adulte. C’est ce qui en fait, à mes yeux, son roman d’apprentissage le plus assumé.

Le problème Fanny Price

Disons-le franchement : Fanny n’a rien d’Elizabeth Bennet. Elle n’a pas la répartie, elle ne fait pas rire, elle rougit, elle a mal à la tête, elle s’excuse d’exister. Les lecteurs qui viennent chercher chez Austen une héroïne à l’esprit vif la trouvent fade, et je comprends parfaitement cette réaction. Je l’ai eue moi-même à ma première lecture, vers dix-sept ans, en refermant le livre avec l’impression d’avoir passé six cents pages avec quelqu’un qui n’avait rien à me dire.

J’y suis revenue plus tard et j’ai lu tout autre chose. Fanny ne se tait pas parce qu’elle n’a pas d’opinion. Elle se tait parce qu’elle n’a aucun pouvoir, aucune fortune, aucune famille pour la défendre, et qu’un mot de travers peut la renvoyer d’où elle vient. Sa réserve n’est pas de la mollesse, c’est une stratégie de survie. Et quand elle finit par dire non, sur la seule question qui compte vraiment pour elle, ce non pèse infiniment plus lourd que tous les traits d’esprit d’Elizabeth.

Mary et Henry Crawford, en face, brillent de tous les feux. Ils sont drôles, cyniques, terriblement séduisants, et Austen les rend beaucoup plus attirants que ses personnages vertueux. C’est le grand piège du livre : on a envie de leur donner raison. Le roman nous laisse mijoter dans cette envie pendant des centaines de pages avant de montrer ce qu’il y a en dessous.

Ce qu’on ne dit pas dans le salon

Il y a autre chose dans ce roman, qui m’a frappée à la relecture et dont on parle davantage aujourd’hui. Sir Thomas s’absente longuement pour aller s’occuper de ses propriétés à Antigua. D’où vient l’argent de Mansfield Park, cette maison magnifique où l’on discute décoration et théâtre de salon ? De là-bas. Austen ne fait pas un discours, elle place le fait, une question de Fanny reste sans réponse, et le silence qui suit en dit long. C’est glaçant, et c’est écrit en 1814.

L’épisode du théâtre amateur, qui occupe une bonne partie du roman, m’amuse toujours autant. Une bande de jeunes gens décide de monter une pièce en l’absence du maître de maison, et tout le monde comprend immédiatement, sans qu’on ait besoin de l’expliquer, que c’est une catastrophe morale. Il faut un certain talent pour rendre passionnante une répétition de théâtre dans un salon anglais.

Bref, si vous ne connaissez d’Austen que ses romans les plus célèbres, cette parution est une bonne occasion de faire connaissance avec sa face la plus sombre et la plus dure. Ne l’abordez pas en attendant une comédie. Abordez-le comme l’histoire d’une gamine sans rien qui apprend, lentement, à tenir debout. Mes autres chroniques de classiques vous attendent si le cœur vous en dit.

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