« Là où sont tes racines » : aimer dans l’Allemagne de 1938
Il y a des livres qu’on referme à 2 heures du matin en sachant qu’on ne dormira pas tout de suite. « Là où sont tes racines » d’Ellen Marie Wiseman est de ceux-là, et il paraît aujourd’hui même en France, chez Faubourg Marigny, dans une traduction de Typhaine Ducellier.
L’autrice est américaine, d’origine allemande, et ses romans se vendent dans une vingtaine de pays ; il était temps que la France s’y mette. Celui-ci, paru en anglais sous le titre « The Plum Tree », est le livre qui l’a fait connaître, et on comprend vite pourquoi.
Un mot de contexte : « The Plum Tree » est sorti aux États-Unis fin 2012, et c’est ce premier roman qui a lancé sa carrière. Depuis, Ellen Marie Wiseman est devenue une valeur sûre du roman historique américain, avec notamment « The Orphan Collector », son gros succès de 2020. Il aura donc fallu plus de dix ans pour que son premier livre traverse l’Atlantique, et après lecture, je me demande sincèrement pourquoi on a attendu si longtemps.
Allemagne, 1938. Christine Bölz a 17 ans et travaille comme domestique chez les Bauerman, une famille juive aisée. Elle aime Isaac, le fils de la maison, ce garçon cultivé qui lui ouvre un monde de musique et de livres. Mais le pays bascule : les affiches antisémites couvrent les murs, les voix dissidentes se taisent une à une, et une nouvelle loi interdit à Christine de continuer à travailler chez les Bauerman comme d’aimer Isaac. Puis viennent la guerre, les bombardements, le rationnement, et des choix de plus en plus dangereux pour protéger ceux qu’elle aime.
Un point de vue qu’on lit rarement
Ce qui rend ce roman précieux, c’est son angle. Des récits sur la Shoah, la littérature en compte beaucoup, et il en faudra toujours. Mais celui-ci se place du côté d’une famille allemande ordinaire, pauvre, sans pouvoir, qui voit son pays devenir monstrueux de l’intérieur. Ni bourreaux, ni héros de cinéma : des gens qui ont peur, qui se taisent, et parfois, à leurs risques, qui n’obéissent pas. Cette zone grise est racontée sans complaisance ni absolution, et c’est un équilibre très difficile que Wiseman tient de bout en bout.
La grand-mère de Christine lui répète de fleurir là où elle est plantée. Toute la tension du livre est dans ce conseil : que faire quand la terre où l’on est planté devient empoisonnée ? Christine, elle, choisit d’aimer quand même, et son histoire avec Isaac m’a broyé le cœur à plusieurs reprises. Je précise pour les âmes sensibles : ce n’est pas une romance légère avec un fond historique décoratif, c’est un roman de guerre traversé par un amour. La violence de l’époque n’est pas édulcorée.
Je sais ce que certaines se disent : encore un roman sur la Seconde Guerre mondiale, les tables des librairies en sont couvertes. C’est vrai, le filon est exploité jusqu’à la corde, et j’avoue ouvrir ces livres avec une méfiance grandissante. Celui-ci m’a désarmée précisément parce qu’il ne coche pas les cases habituelles : pas d’héroïsme flamboyant, pas de romance qui adoucirait l’Histoire, pas de grands sentiments plaqués sur les ruines. Juste la vie d’en bas, celle qui a faim, qui a froid, qui a peur et qui aime quand même.
À qui je le conseille, et comment le lire
Ce n’est pas un livre pour un soir de fatigue. Réservez-lui un week-end, ou acceptez d’avancer lentement : il y a des scènes qu’on a besoin de poser avant de continuer. Je le conseille aux lectrices de fresques historiques exigeantes, à celles qui préfèrent les récits à hauteur de civils, et à toutes celles qui pensent que l’amour et l’Histoire peuvent cohabiter dans un roman sans se faire de l’ombre. Les âmes très sensibles, elles, savent maintenant à quoi s’attendre et choisiront leur moment.
Je l’ai déjà mis entre les mains de mon père, qui ne lit d’habitude que des essais historiques et regarde mes romans avec une indulgence amusée. Il m’a rendu son verdict hier : « c’est du roman, mais c’est honnête ». Dans sa bouche, croyez-moi, c’est un triomphe.
Mon seul regret concerne quelques passages du milieu, où le quotidien de la guerre s’étire un peu. Mais peut-être est-ce voulu : la guerre, c’est aussi cette usure interminable. Je sors de cette lecture lessivée et reconnaissante. Si vous ne devez lire qu’un roman historique ce printemps, prenez celui-là, et gardez une pensée pour tous les Christine et les Isaac que l’Histoire n’a pas romancés.