[Classique Challenge] Lady Susan, de Jane Austen
Culture·4 min de lecture
Presque un mois sans donner de nouvelles, encore une fois. J’ai une excuse en deux parties : les Jeux de Londres, que j’ai regardés bien plus sérieusement que je ne l’aurais avoué en juin, et quelques soucis personnels dont je vous épargne le détail. Me revoici avec la suite de mon Challenge des Classiques, et je vous préviens tout de suite, vous allez en avoir plusieurs d’affilée dans les jours qui viennent.
Après un Français et un Danois, il fallait bien passer aux Anglais. Difficile de faire l’impasse sur Jane Austen quand on est angliciste et qu’on tient un blog au nom aussi peu discret que le mien. Seulement voilà : je n’avais pas envie d’attaquer les gros morceaux, ceux que tout le monde connaît et sur lesquels tout le monde a déjà écrit. J’ai donc choisi un roman épistolaire assez court, ce qui me permettait aussi d’avancer dans mon compte de cinq classiques pour l’été. Ce sera Lady Susan.
Une veuve qui manœuvre
Le livre a une histoire éditoriale amusante. Austen l’écrit vers 1794, elle a dix-huit ou dix-neuf ans, et le texte reste dans les papiers de famille. Il ne sera publié qu’en 1871, bien après sa mort, à la suite du Souvenir que son neveu James Edward Austen-Leigh consacre à sa tante. Autrement dit, on lit ici une Austen d’avant Austen, celle qui n’a pas encore pris ses précautions.
Tout passe par des lettres échangées entre une poignée de personnages. Au centre, Lady Susan Vernon, veuve, très belle, très habile, qui s’installe chez sa belle-famille faute de mieux et entreprend d’y arranger ses affaires. Ses affaires, ce sont un remariage avantageux pour elle et un mariage forcé pour sa fille Frederica, qu’elle veut caser auprès d’un prétendant fortuné et parfaitement sot. Frederica, elle, n’en veut pas du tout, ce qui est la moindre des choses.
Le plaisir de lecture tient au double langage. Dans les lettres à sa confidente, Lady Susan expose ses calculs sans le moindre embarras, y compris sur sa propre fille. Dans celles qu’elle adresse à sa belle-famille, elle se pose en mère éplorée et incomprise. Comme lectrice, vous avez les deux versions sous les yeux, et vous regardez les autres personnages se faire mener par le bout du nez. C’est délicieux et c’est très méchant.
On compare souvent ce texte aux Liaisons dangereuses, et je comprends pourquoi : la forme y invite, et Lady Susan a quelque chose d’une Merteuil anglaise, en moins sanglant. La différence, c’est le ton. Austen ne cherche pas le vertige, elle cherche le ridicule, et son héroïne se fait rattraper moins par la morale que par sa propre imprudence.
Est-ce que ça vaut le détour ?
Oui, avec une réserve. La fin m’a laissée sur ma faim, et je crois que c’est assumé : Austen abandonne les lettres en cours de route et expédie le dénouement dans une conclusion racontée à la troisième personne, presque à la va-vite. On sent le manuscrit de jeunesse qu’on n’a pas repris. Un peu frustrant quand on a passé cent pages à savourer la mécanique.
L’autre point à signaler : ce n’est pas la porte d’entrée idéale chez Austen. Si vous n’avez jamais rien lu d’elle, commencez par un roman où l’héroïne est du côté des gentils, sinon vous allez avoir une idée assez fausse de l’ensemble. En revanche, si vous connaissez déjà les grands titres et que vous trouvez qu’elle manque parfois de dents, celui-ci est exactement ce qu’il vous faut. Il y a une cruauté joyeuse dans les répliques que je ne soupçonnais pas.
Petit aveu pour finir : j’ai lu ce livre en deux jours, dont un après-midi entier dans le jardin de mes parents, à commenter à voix haute les manigances de cette dame comme si elle pouvait m’entendre. Ma mère m’a demandé si tout allait bien. Tout allait très bien.
Prochain classique dans les tout prochains jours, et il devrait clore ce challenge avant la fin du mois. J’ai gardé le meilleur pour la fin, ou du moins celui qui me tient le plus à cœur.