[Classique Challenge] Le Dernier Jour d’un condamné, de Victor Hugo
Culture·4 min de lecture
Je rattrape enfin mon retard sur le Challenge des Classiques. En réalité, j’ai lu ce livre avant les contes d’Andersen, mais je n’avais pas pris le temps d’en faire une chronique. J’ai quelques occupations en ce moment, dont la principale s’appelle « chercher du travail », puisque mes cours ne reprennent qu’en janvier. Voilà, le tort est réparé.
Pourquoi celui-ci ? Trois raisons, dans le désordre. Il était déjà dans ma bibliothèque, ce qui pour une chômeuse en devenir est un argument de poids. Je ne l’avais pas aimé la première fois, au lycée, et je crois qu’un livre mérite une deuxième chance quand c’est peut-être la lectrice qui n’était pas prête. Et j’aime Victor Hugo, ce qui n’est pas très original mais que j’assume complètement.
Vingt-quatre heures, un cahier, aucun nom
Le dispositif est d’une simplicité redoutable. Un homme condamné à mort écrit dans les dernières heures qui lui restent. Il revient sur ce qu’il a vécu depuis le début de son procès jusqu’au matin de l’exécution, soit six semaines environ, et tout passe par lui. Pas de narrateur extérieur, pas de contrechamp, rien qu’une voix qui compte les heures.
Le détail qui change tout, c’est qu’on ne saura jamais son nom, ni son métier, ni son crime. Hugo refuse de nous les donner, et ce refus est le cœur du livre. Impossible de se dire « ah, mais lui, il l’a bien mérité ». Impossible de mesurer la peine à l’aune de la faute, puisque la faute reste hors champ. Il ne reste qu’un homme vivant à qui on va enlever la vie à une heure connue d’avance, et cette absence d’information m’a mise mal à l’aise pendant tout le livre. C’était exactement l’intention.
Le texte paraît en février 1829, sans nom d’auteur, avec une préface courte et ironique où Hugo fait mine d’avoir simplement retrouvé un cahier. Il enlève le masque en 1832, dans une seconde préface beaucoup plus longue, où il assume le plaidoyer et démonte un par un les arguments des partisans de la peine capitale. J’ai lu les deux préfaces après le récit, et je vous conseille cet ordre : la démonstration frappe plus fort quand on a d’abord vécu les vingt-quatre heures.
Pourquoi je n’avais pas accroché la première fois
À quinze ans, ce livre m’était tombé des mains. Il ne s’y passe rien, au sens où j’entendais alors le mot « passer ». Un homme pense, un homme attend, un homme regarde un mur. Je voulais de l’action et on me donnait un cerveau qui tourne en rond. À vingt-deux ans, c’est précisément cette rumination qui m’a tenue : la façon dont l’esprit s’accroche à des détails absurdes, un bruit dans le couloir, la couleur du ciel, pour éviter de penser à ce qui vient.
Deux passages ne m’ont pas lâchée. Celui où le condamné assiste au ferrement des forçats depuis sa fenêtre, une scène de foule où l’on comprend que le spectacle de la souffrance amuse énormément de monde. Et la visite de sa petite fille, Marie, qui ne le reconnaît pas. Je ne vais pas vous mentir, j’ai posé le livre à ce moment-là et je suis allée boire un verre d’eau à la cuisine, ce qui chez moi est le signe clinique de l’émotion.
On pourrait croire le sujet réglé chez nous, puisque la peine de mort a été abolie en France en 1981. Sauf qu’il suffit d’ouvrir un journal pour voir qu’ailleurs, la question ne l’est pas, et que chez nous elle revient dans les conversations dès qu’un fait divers atroce occupe les écrans. Un texte de 1829 qui reste utilisable en l’état, c’est assez rare pour être signalé.
Verdict : je retire tout ce que j’en pensais à quinze ans. C’est court, c’est dense, c’est écrit d’une langue qui n’a pas pris une ride, et ça vous laisse un goût bizarre dans la bouche pendant deux jours. Si vous l’avez raté au lycée comme moi, reprenez-le. Vous n’aurez pas la même impression, et vous ne perdrez que trois soirées.
Prochain classique bientôt, je vais changer complètement de registre pour ne pas terminer l’été en dépression.