Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Lola ou l'apprentissage du bonheur », envers et contre tout »

« Lola ou l’apprentissage du bonheur », envers et contre tout

Culture·5 min de lecture

D’habitude je publie le matin, mais j’ai refermé ce roman hier soir et je n’ai pas réussi à attendre. Lola ou l’apprentissage du bonheur d’Angélique Barbérat est paru chez Michel Lafon il y a une dizaine de jours, et il prolonge Bertrand et Lola, qui m’avait déjà remuée l’an dernier. Cinq cents pages avalées presque d’une traite, avec cette sensation désagréable et grisante d’être en train d’assister à quelque chose d’intime.

Le point de départ, c’est l’après. Bertrand a survécu à des mois de captivité en Afrique, déplacé de cache en cache, seul. Lola, depuis son divorce, a décidé de ne plus mentir à personne et surtout pas à elle-même. Ils se sont retrouvés, ils vont former une famille, et logiquement l’histoire devrait s’arrêter là, sur cette image d’Épinal des retrouvailles. Barbérat fait exactement le contraire : elle ouvre le livre au moment où les autres le ferment.

Le bonheur n’est pas une récompense

Le titre annonce la couleur et je l’ai trouvé très juste après coup. Il ne s’agit pas d’un bonheur qu’on obtient parce qu’on a suffisamment souffert, comme si l’univers tenait une comptabilité. Il s’agit d’un apprentissage, avec ses exercices ratés, ses régressions, ses jours où l’on récite sans comprendre. Bertrand rentre, mais quelque chose de lui reste là-bas. Les flash-back le rattrapent au milieu d’un dîner, dans une voiture, dans le noir. Le passé s’installe dans le quotidien comme un invité qui ne repartira pas.

Ce qui m’a frappée, c’est la place donnée à Lola dans cette affaire. On raconte souvent le trauma du côté de celui qui l’a vécu, rarement du côté de celle qui accueille. Comment on aime quelqu’un qui n’est plus tout à fait celui qu’on a attendu. Comment on gère la culpabilité d’être en colère contre un homme qui a tant subi. Comment on continue à faire les courses, à s’occuper des enfants, à répondre au téléphone, pendant que la maison prend l’eau. Barbérat écrit ces scènes domestiques avec une précision qui m’a mise mal à l’aise, dans le bon sens.

Il faut souligner que l’auteur ne cède jamais à la facilité du grand geste réparateur. Pas de voyage magique, pas de thérapeute providentiel qui dénoue tout en deux séances. Les progrès se comptent en petites choses : une nuit entière de sommeil, un repas partagé sans crise, une phrase enfin prononcée. J’ai trouvé ce réalisme courageux pour un roman qui, sur le papier, appartient à la catégorie sentimentale.

Une écriture qui prend son temps

Angélique Barbérat écrit long. Cinq cents pages, des chapitres qui s’attardent, des allers-retours entre les points de vue. Ce n’est pas une lecture qu’on mène en pointillé dans les transports, il faut lui donner des plages entières sinon on perd le fil émotionnel. Je l’ai lue le soir, par blocs de cent pages, et j’ai eu besoin de reposer le livre à deux reprises pour souffler.

Je ne vais pas prétendre que tout est parfait. Il y a des longueurs, surtout dans la première moitié, où certains dialogues répètent ce que la scène précédente avait déjà installé. Quelques personnages secondaires servent surtout à relancer la machine, et j’aurais aimé que la fille de Lola existe davantage pour elle-même. Un lecteur pressé trouvera que le roman tourne parfois autour de son sujet avant de l’attraper.

Mais l’émotion, elle, ne triche pas. Il y a une scène, vers les deux tiers, dont je ne dirai rien, où j’ai posé le livre en travers de mes genoux le temps de me calmer. Barbérat sait exactement quand baisser la voix. Elle n’en rajoute pas au moment où l’on s’attend à la musique dramatique, et c’est justement cette retenue qui provoque les larmes.

Faut-il avoir lu les précédents ?

Question qui revient à chaque tome d’une série. Techniquement, le roman se tient seul : on comprend qui est qui, l’auteur redonne les éléments nécessaires. Émotionnellement, je vous conseille quand même de commencer par L’Instant précis où les destins s’entremêlent puis Bertrand et Lola. Tout l’effet de ce troisième livre repose sur l’attachement construit avant. Sans cette histoire commune, on lit un beau roman sur le retour d’un otage. Avec elle, on lit la suite d’une vie qu’on a accompagnée.

C’est de la littérature populaire au meilleur sens du terme, celle qui parle de gens ordinaires confrontés à quelque chose d’énorme, sans jargon ni pose. Je la recommande à celles et ceux qui aiment les récits qui prennent leur temps, qui n’ont pas peur des sujets lourds, et qui acceptent qu’un roman d’amour puisse aussi être un roman sur la reconstruction.

Et si vous l’avez lu, dites-moi si la fin vous a paru juste. J’hésite encore. Elle m’a semblé à la fois trop douce et exactement à sa place, ce qui est peut-être la définition d’un apprentissage réussi.

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