« En attendant Doggo », le roman feel good qui a du chien
Feel good·5 min de lecture
Ma pile à lire a doublé de volume ces dernières semaines, et pourtant j’ai attrapé en premier celui que je repoussais depuis des mois. En attendant Doggo de Mark Mills est arrivé chez Belfond au tout début du mois, et il appartient à cette vague de romans feel good qui occupe les tables des libraires depuis deux ou trois ans. Autant vous prévenir : j’ai fini ma lecture avec le sourire un peu bête de celle qui rate sa station parce qu’il lui restait quinze pages.
Dan traverse une mauvaise passe qui tient davantage du carambolage que du passage à vide. Il perd son poste dans la publicité, sa compagne le quitte, et en guise de cadeau d’adieu elle lui laisse Doggo. Un chien d’une laideur remarquable, croisement improbable entre un labrador et un pékinois, doté d’un caractère parfaitement assorti à son physique. Deux solitudes se retrouvent coincées dans le même appartement, chacune persuadée que l’autre est le problème.
Un homme, un chien, et beaucoup de mauvaise foi
Ce que Mark Mills réussit très bien, c’est de refuser la scène attendue. On imagine d’avance le moment où le héros pleure dans le pelage du chien et comprend le sens de la vie. Cette scène n’arrive pas, ou alors elle arrive tellement de travers qu’on la prend en pleine figure sans l’avoir vue venir. Dan est de mauvaise foi du début à la fin, il ment un peu à tout le monde, il s’arrange avec la réalité, et son chien lui renvoie sa médiocrité avec un regard fixe qui ne pardonne rien.
Le chien, justement, n’est pas une peluche narrative. Il ne parle pas, il ne pense pas en voix off, il n’a aucune sagesse mystérieuse à délivrer. Il pue, il grogne, il boude, il occupe la moitié du canapé. J’ai trouvé ça reposant. Les romans où l’animal joue le rôle du gourou en fourrure m’agacent assez vite, et là on reste du côté du réel : un type qui ne voulait pas de chien se retrouve avec un chien, et il faut bien faire avec.
L’autre bonne idée du roman, c’est son décor. Le monde de la publicité londonienne, ses réunions créatives, ses concepts vendus avec trois adjectifs et un sourire, ses juniors ambitieux qui piétinent les seniors fatigués. Mills s’en amuse sans transformer le livre en pamphlet. Les scènes d’agence sont drôles parce qu’elles sonnent juste, pas parce qu’elles forcent le trait. Et l’idée que Doggo devienne malgré lui un argument professionnel donne au récit un moteur comique qui tient la distance.
Le feel good peut être plus malin qu’on ne le dit
Je lis beaucoup de feel good en ce moment, et je commence à repérer les tics du genre. Le héros cabossé, la rencontre providentielle, la petite ville pleine de gens excentriques, la recette de gâteau qui répare les cœurs. Rien de tout cela n’est mauvais en soi, mais ça devient vite un moule. En attendant Doggo respecte la promesse du genre, on referme le livre de meilleure humeur qu’en l’ouvrant, tout en gardant une ironie anglaise qui empêche le sucre de prendre.
La traduction de Florence Hertz y est pour beaucoup. Le rythme des dialogues est nerveux, les réparties tombent au bon moment, et l’humour ne s’effondre pas au passage d’une langue à l’autre, ce qui reste le piège habituel de ce type de comédie. J’ai souvent l’impression, avec les romans anglais traduits, que le sel se perd en route. Ici, il reste.
Il y a aussi une mélancolie discrète sous la comédie. Dan est seul, et le roman ne fait pas semblant de croire que la solitude d’un homme de trente et quelques années à Londres est une situation cocasse. Elle est décrite avec une précision presque désagréable : les soirées identiques, les amis qui ont d’autres priorités, la sensation d’être passé à côté d’un virage sans savoir lequel. Le chien ne guérit rien de tout ça, il oblige simplement à sortir de l’appartement deux fois par jour. C’est peut-être le message le plus honnête du livre.
Ce que j’en garde
Je ne vais pas vous dire que le roman m’a bouleversée. La trajectoire générale se devine assez tôt, la fin arrive là où on l’attendait, et deux ou trois personnages secondaires méritaient davantage de place, notamment du côté de l’agence. Il y a un passage vers le milieu où l’intrigue professionnelle prend tellement le dessus que j’ai eu envie de secouer le livre pour qu’on me rende le chien.
Mais je l’ai lu en deux jours, j’ai corné trois pages, et j’ai ri seule dans une salle d’attente, ce qui vaut recommandation. C’est le genre de lecture que je conseille quand quelqu’un me dit qu’il n’arrive plus à lire, qu’il commence des livres sans les finir, qu’il a besoin d’une porte d’entrée facile. Celle-ci s’ouvre toute seule.
À mettre entre les mains des amateurs de comédie anglaise, de ceux qui ont un chien ridicule et l’assument, et de tous ceux qui pensent que le feel good est forcément niais. Si vous cherchez d’autres titres du même rayon, jetez un œil à mes chroniques, j’en ai empilé quelques-uns cet hiver.