Un fauteuil moelleux près d'une fenêtre — illustration de Le Jardin de l'oubli », ou quand Clarisse Sabard devient reine du secret

« Le Jardin de l’oubli », ou quand Clarisse Sabard devient reine du secret

Depuis « Les Lettres de Rose », je sais que Clarisse Sabard et moi, c’est une histoire qui va durer. Son nouveau roman, « Le Jardin de l’oubli », est sorti il y a tout juste un mois chez Charleston, et il a occupé tout mon dernier week-end pluvieux : 450 pages, une théière entière et des marque-pages plantés partout, parce que je voulais pouvoir revenir sur certaines scènes.

Pour situer, c’est son troisième roman en trois printemps : « Les Lettres de Rose », couronné par le Prix du Livre Romantique en 2016, puis « La Plage de la mariée » l’an dernier, et maintenant celui-ci, toujours chez Charleston. Trois histoires indépendantes, donc aucun ordre imposé. Si vous ne la connaissez pas encore, vous pouvez commencer par n’importe lequel ; je garde une tendresse particulière pour « Les Lettres de Rose », qui m’a fait la rencontrer, mais je crois que « Le Jardin de l’oubli » est le plus abouti des trois. On sent une autrice qui a trouvé son territoire et qui s’y installe avec de plus en plus d’aisance.

Deux époques, deux femmes. En 1910, Agathe, jeune repasseuse, croise la route de la célèbre danseuse Belle Otero dans la villa où elle travaille. Cette rencontre va bouleverser sa vie, et lier deux destins par le poids d’un secret. Un siècle plus tard, Faustine, journaliste qui se remet d’une dépression, part dans l’arrière-pays niçois écrire un article sur la Belle Époque. C’est sa grand-tante qui va lui révéler l’histoire d’Agathe, cette ancêtre au parcours hors du commun. Et en remuant les secrets de sa famille, Faustine va forcément remuer sa propre vie.

L’art du secret bien dosé

Je le dis sans détour : Clarisse Sabard est en train de devenir la reine du secret de famille. Ce qui aurait pu n’être qu’une mécanique de révélations devient chez elle un art du dosage. Elle lâche un indice, referme la porte, change d’époque, et vous voilà à tourner les pages en pestant contre elle avec affection. J’ai cru deviner le fin mot de l’histoire à trois reprises ; je me suis trompée trois fois, et j’ai adoré ça.

L’autre réussite du roman, c’est son ancrage. La Belle Époque n’est pas un simple décor en carton-pâte : on sent le travail derrière, la villa, les toilettes, la figure fascinante de la Belle Otero, cette danseuse dont je ne connaissais que le nom et qui m’a donné envie d’aller lire sa vie. Et l’arrière-pays niçois d’aujourd’hui, avec sa lumière et ses silences, offre à Faustine un écrin parfait pour se reconstruire.

J’ai craqué, d’ailleurs : sitôt le livre refermé, j’ai passé une soirée à lire tout ce que je trouvais sur la Belle Otero. Née Caroline Otero en 1868 en Galice, danseuse aux Folies Bergère, courtisane parmi les plus célèbres de la Belle Époque, elle a amassé une fortune colossale, l’a engloutie aux casinos de Monte-Carlo et a fini ses jours à Nice, en 1965, presque sans rien. Un destin de roman à elle seule, et on comprend que Clarisse Sabard ait eu envie de la faire revivre par la fiction plutôt que d’inventer une danseuse de toutes pièces.

Pour qui, et dans quelles conditions

Ce roman est fait pour vous si vous aimez les doubles temporalités à la Kate Morton et les secrets de famille qui se dévoilent par couches. Ajoutez-y un faible pour la Côte d’Azur hors saison, et vous êtes le public idéal. Côté moment : un week-end pluvieux fonctionne à merveille, j’en témoigne, mais je l’imagine tout aussi bien dans un jardin aux premières soirées douces du printemps. Prévoyez de quoi tenir plusieurs heures d’affilée, parce que la double intrigue rend les pauses difficiles.

Petite confidence pour finir de vous convaincre : ma mère me l’a emprunté avant même que j’écrive cette chronique. Elle qui jure ne lire que des policiers l’a terminé en quatre jours et m’a réclamé les deux précédents dans la foulée. Si ça, ce n’est pas une preuve.

Une réserve, une seule : j’ai trouvé le démarrage un poil lent, le temps que les deux fils se mettent en place. Mais passé les premiers chapitres, impossible de lâcher. Si vous aimez les romans à double temporalité, les héroïnes qui se relèvent et les familles à tiroirs, celui-ci mérite une place tout en haut de votre pile. Moi, j’attends déjà le prochain Sabard comme on attend des nouvelles d’une amie.

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