« L’Ivresse des libellules », le nouveau roman de Laure Manel
Chaque printemps, c’est pareil : je guette la sortie du nouveau Laure Manel comme d’autres guettent les soldes. Depuis « La Délicatesse du homard », puis « La Mélancolie du kangourou », cette autrice a pris une place à part dans ma bibliothèque. Alors quand « L’Ivresse des libellules » est arrivé en librairie chez Michel Lafon le mois dernier, je n’ai pas tenu une semaine avant de craquer.
D’institutrice à autrice installée
Le parcours de Laure Manel mérite d’être raconté, parce qu’il ressemble à un conte moderne de l’édition. Institutrice en Maine-et-Loire, elle autoédite « La Délicatesse du homard » fin 2016 : le roman s’installe en tête des ventes numériques d’Amazon pendant une cinquantaine de jours, et Michel Lafon le repère pour le publier en librairie. Le chemin rappelle celui d’Agnès Martin-Lugand quelques années plus tôt : l’autoédition comme tremplin, les lectrices comme premières découvreuses. « La Mélancolie du kangourou » a confirmé l’essai en 2018, et voilà donc le troisième printemps de suite avec un Manel en vitrine.
Si vous ne l’avez jamais lue, sachez que ses romans sont indépendants les uns des autres, aucun ordre à respecter. « La Délicatesse du homard » reste ma porte d’entrée préférée, la plus romanesque ; « L’Ivresse des libellules » est le plus choral et le plus adulte des trois.
Le point de départ m’a tout de suite parlé : quatre couples d’amis, la quarantaine, qui s’offrent des vacances sans enfants dans une villa de rêve. Sur le papier, le programme idéal. Sauf qu’évidemment, quand on enferme huit adultes qui se connaissent depuis toujours dans le même décor paradisiaque, les non-dits finissent par sortir de la valise en même temps que les maillots de bain.
Des vacances qui grattent sous le vernis
Ce que j’aime chez Laure Manel, c’est qu’elle écrit des gens vrais. Pas des héros, pas des monstres : des gens. Ici, elle observe ses quadras avec une tendresse lucide qui fait mouche. On se surprend à reconnaître un couple d’amis, une conversation de fin de soirée, une petite lâcheté qu’on a soi-même déjà commise. Je l’ai lu en deux après-midis sur ma terrasse, au premier vrai soleil de l’année, et j’avoue avoir regardé mon propre couple un peu différemment en refermant le livre.
Soyons honnête sur un point : avec huit personnages principaux, les cinquante premières pages demandent un peu de concentration. J’ai dû revenir en arrière deux fois pour me rappeler qui était avec qui. Et le milieu du roman a un léger ventre mou, le temps que toutes les intrigues se mettent en place. Mais la seconde moitié rattrape largement tout : les masques tombent les uns après les autres et je n’ai plus lâché le livre.
À qui le conseiller ? Aux couples installés, d’abord : ce roman parle mieux que beaucoup d’autres de ce que dix ou quinze ans de vie commune font au désir, à la complicité et aux petites rancunes. Aux bandes d’amis, ensuite, qui se reconnaîtront dans les rituels et les sous-entendus de leurs propres étés. En revanche, si vous cherchez une romance avec papillons dans le ventre et premier baiser, passez votre chemin : ici, tout le monde a déjà dit oui depuis longtemps, et c’est après que ça se complique.
Mon verdict
« L’Ivresse des libellules » n’est pas le Manel qui m’a le plus bouleversée, mais c’est peut-être son roman le plus juste sur la vie à deux quand la passion des débuts est loin derrière. C’est drôle par moments, grinçant souvent, émouvant quand on ne s’y attend pas. Si vous cherchez déjà votre lecture pour les ponts de mai, foncez : il a exactement le goût des vacances, avec ce petit arrière-goût doux-amer qui fait les bons livres.
Je l’ai d’ailleurs offert à un couple d’amis qui part justement louer une maison à plusieurs cet été. Ils ne m’ont pas encore dit merci. J’attends leur retour de vacances avec une curiosité un peu coupable.
Et vous, vous partiriez en vacances sans enfants avec vos meilleurs amis ? Après cette lecture, je me pose sérieusement la question.