« L’habit ne fait pas le moineau » de Zoé Brisby, la cavale en Twingo qui m’a bouleversée
Feel good·4 min de lecture
Je me méfie beaucoup des romans qu’on présente comme drôles et bouleversants à la fois. Neuf fois sur dix, ils ne sont ni l’un ni l’autre, et on referme le livre avec l’impression d’avoir mangé un plat sans sel. L’habit ne fait pas le moineau de Zoé Brisby, paru la semaine dernière chez Mazarine, fait partie de la dixième fois. Je l’ai lu en un week-end, j’ai ri fort dans le train, et j’ai pleuré pour de bon dans les cinquante dernières pages. C’est l’un des deux lauréats du Mazarine Book Day de cette année, et après lecture je comprends très bien pourquoi.
Deux fuyards et une vieille Twingo
Maxine est une vieille dame excentrique atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle s’échappe de sa maison de retraite avec une idée très claire en tête : en finir dignement, à sa manière, tant qu’elle décide encore d’elle-même. Alex est un jeune homme introverti, le cœur en miettes après un chagrin d’amour, qui cherche à peu près l’inverse, c’est-à-dire une raison de continuer. Ils se retrouvent dans la même voiture par le hasard d’un covoiturage, une Twingo d’un âge respectable, et les voilà partis à travers le pays. Sauf que la disparition de Maxine est signalée, que la police s’en mêle, et que leur trajet prend des allures de cavale.
Sur le papier, le dispositif a de quoi inquiéter. Le duo mal assorti qui traverse la France en bagnole pourrie, on l’a déjà vu passer un certain nombre de fois. Zoé Brisby le sait parfaitement et joue avec, en donnant à ses deux personnages exactement le contraire de ce qu’on attend : c’est la vieille dame qui pousse à la transgression et le jeune homme qui a peur de tout. Maxine conduit la fugue au sens propre comme au figuré, et Alex passe le premier tiers du livre à essayer de la ramener à la raison, sans grand succès.
Rire d’un sujet pareil, c’est possible
Le pari le plus risqué du roman, c’est évidemment son humour. On parle d’une femme atteinte d’Alzheimer qui veut mourir, il y a mille façons de se vautrer. Zoé Brisby s’en sort parce qu’elle ne rit jamais de Maxine : elle rit avec elle, et surtout de tout ce qui l’entoure, l’administration, les regards apitoyés, les phrases toutes faites qu’on sort aux personnes âgées comme on parlerait à un enfant de six ans. La maladie, elle, est traitée sans complaisance. Les trous de mémoire arrivent au mauvais moment, les moments de panique sont décrits sans jolis mots dessus, et il y a une scène de station-service que je n’ai pas réussi à finir d’une traite.
Ce qui m’a le plus touchée, c’est la question de fond que le livre pose sans jamais la formuler comme une leçon : à quel moment décide-t-on à la place de quelqu’un ? Maxine veut choisir sa sortie, sa famille et l’institution veulent la protéger, Alex se retrouve pris au milieu sans avoir demandé cette responsabilité. Le roman ne tranche pas et ne prend personne de haut, ce qui est infiniment plus intelligent que de nous asséner un avis.
Un ou deux reproches
Quelques ficelles sont un peu grosses. La course-poursuite avec la police relève franchement de la comédie, avec des rebondissements auxquels je n’ai pas cru une seconde, et le chagrin d’amour d’Alex reste sous-exploité alors qu’il porte la moitié du livre. Il y a aussi des seconds rôles croisés sur la route qui disparaissent trop vite. Je chipote, parce que l’ensemble tient debout et que le rythme ne faiblit pas, mais j’aurais aimé un peu moins de cavale et un peu plus de silence dans l’habitacle.
C’est typiquement le livre que je vais offrir cet été, et pas seulement à des lectrices de feel-good. Il se lit vite, il ne demande aucun effort, et il laisse pourtant une trace qui dure plusieurs jours. J’ai reposé Maxine avec le sentiment d’avoir rencontré quelqu’un, ce qui reste le plus beau compliment que je puisse faire à un personnage. Zoé Brisby entre direct dans la liste des autrices dont j’attendrai la prochaine sortie.