« Toutes les histoires d’amour du monde » : Baptiste Beaulieu m’a démolie
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Il y a des auteurs qu’on découvre par hasard et dont on guette ensuite chaque sortie comme un rendez-vous. Baptiste Beaulieu en fait partie depuis que j’ai lu La ballade de l’enfant gris. J’avais été prise de court par cette écriture qui n’a peur ni de l’émotion ni du ridicule, et qui touche juste précisément parce qu’elle accepte parfois de manquer sa cible. Son nouveau roman, Toutes les histoires d’amour du monde, paraît aujourd’hui chez Mazarine. Je l’ai lu en deux jours, avec un mouchoir à portée de main dès le premier tiers.
Trois carnets dans une vieille malle
Le père de Jean découvre dans une malle trois carnets remplis de lettres d’amour et sombre dans une mélancolie qui inquiète tout le monde. Jean, lui, tombe des nues. Moïse, son grand-père, y raconte toute sa vie. Et il l’adresse à une inconnue, Anne-Lise Schmidt. Comment un homme aussi chaleureux et sensible dans ses lettres a-t-il pu devenir le monsieur triste et distant que le fils et le petit-fils ont toujours connu ?
Le roman navigue entre les grands drames du vingtième siècle et des histoires d’amour d’aujourd’hui, que Jean collecte dans une tentative un peu désespérée de faire passer un message à son propre père. Il devra percer le secret de Moïse, et ce secret va déplacer les meubles de toute une famille.
Ce qui m’a saisie, c’est la structure. Beaulieu alterne les registres sans prévenir. On passe d’une lettre bouleversante à une anecdote contemporaine presque drôle, puis à une scène historique qui vous coupe le souffle. Un autre écrivain se casserait les dents sur ce montage. Lui trouve le liant, et ce liant s’appelle la tendresse.
Ce que ça dit des hommes qui ne parlent pas
Le vrai sujet du livre, à mon sens, ce n’est pas le secret de Moïse. C’est le silence des hommes d’une génération à l’autre. Trois générations dans ce roman, trois façons de ne pas dire ce qu’on ressent, et un petit-fils qui décide de rompre la chaîne en écrivant. La correspondance devient l’outil de tout ce que la conversation n’a jamais réussi à porter.
J’ai pensé à toutes ces familles où l’on découvre après coup des vies entières dont personne n’avait parlé. Des photos non identifiées, des noms sur des enveloppes, des questions posées trop tard. Le roman travaille cette matière-là avec beaucoup de délicatesse, et sans jamais tomber dans le pathos gratuit, ce qui était pourtant le risque évident du sujet.
L’écriture est celle que je connaissais, en plus assurée. Des phrases simples, une oralité qui semble facile et qui ne l’est pas, et de temps en temps un paragraphe entier qui vous cueille sans prévenir. J’ai corné plusieurs pages, ce qui chez moi vaut décoration.
Une petite réserve, quand même
Les histoires d’amour contemporaines glanées par Jean sont inégales. Certaines sont magnifiques et tiennent en une page. D’autres m’ont paru moins nécessaires, comme si l’auteur avait voulu tout garder de son carnet de notes. Une sélection plus serrée aurait rendu l’ensemble plus tranchant. C’est un reproche de lectrice gourmande, pas un défaut rédhibitoire.
Je préviens aussi : ce n’est pas un roman léger malgré la couverture et le titre. Il y a des passages historiques très durs, et Beaulieu ne les édulcore pas. Si vous cherchez une lecture doudou pour l’automne, prenez autre chose. Si vous acceptez de pleurer un peu et de sourire quand même, allez-y sans hésiter.
Une dernière chose. J’ai refermé ce livre et j’ai eu envie d’appeler des gens. De poser des questions à ceux qui peuvent encore répondre. Les romans qui produisent ce genre d’effet ne sont pas si nombreux, et celui-ci fait partie de mes lectures marquantes de l’année. Vous en trouverez d’autres dans mes chroniques, mais celle-ci restera à part.