Un fauteuil moelleux près d'une fenêtre — illustration de « « Le parfum des sentiments », quand le bonheur ne tient qu'à un nez »

« Le parfum des sentiments », quand le bonheur ne tient qu’à un nez

Feel good·4 min de lecture

Ce roman me faisait de l’œil depuis quelques semaines. Une couverture rose bonbon, un titre qui promet du sentiment, tout ce qu’il faut pour qu’on le range trop vite dans la catégorie lecture légère. Je l’ai ouvert avec une petite pointe de condescendance et j’ai eu tort, ce qui est toujours une bonne nouvelle.

Le parfum des sentiments est signé Cristina Caboni, traduit de l’italien par Nathalie Castagné et publié aux Presses de la Cité le mois dernier. C’est le premier roman de l’autrice, apicultrice en Sardaigne, et il s’est vendu à plus de quatre-vingt mille exemplaires dans son pays avant de traverser la frontière.

Le pitch : Elena, vingt-six ans, surprend son compagnon avec une autre dans la cuisine du restaurant qu’ils gèrent tous les deux. Tout s’effondre. Elle qui pensait avoir enfin trouvé son équilibre après une enfance douloureuse doit repartir seule. Il est temps pour elle d’accepter ce que les femmes de sa famille se transmettent depuis des siècles : la capacité de traduire les sentiments et les atmosphères en parfum.

Un roman qui sent quelque chose

La grande réussite du livre, c’est son travail sur les odeurs. Caboni ne se contente pas de lâcher trois noms de fleurs pour faire joli. Elle décrit des matières, des accords, la manière dont une note de tête s’évapore et laisse place à autre chose, le geste d’un nez qui teste sur une mouillette. On sent qu’elle connaît son sujet et qu’elle a passé du temps dans les ateliers.

Elena quitte Florence pour Paris, où elle est embauchée chez un parfumeur réputé. La partie parisienne est la plus riche du roman à mes yeux, avec cette découverte d’un métier exigeant, hiérarchisé, où le talent brut ne suffit jamais. J’ai appris des choses sans jamais avoir l’impression de lire un manuel, ce qui est plutôt bien joué.

Le don familial aurait pu tourner au conte de fées facile. Caboni l’utilise plutôt comme une métaphore : Elena perçoit les émotions des autres avant qu’ils ne les formulent, et cette hypersensibilité est autant un fardeau qu’une chance. C’est traité avec assez de finesse pour qu’on y croie, même quand on n’a aucun goût pour le merveilleux.

Une héroïne qui se répare

Ce que j’ai préféré, c’est que la reconstruction d’Elena ne passe pas d’abord par une histoire d’amour. Elle rencontre un homme, Cail, écossais et taiseux, et cette relation existe pour de bon dans le récit. Mais elle arrive après le travail, après l’apprentissage, après la réconciliation d’Elena avec sa propre famille. L’ordre des priorités m’a semblé sain, et il n’est pas si fréquent dans ce genre de roman.

Les femmes de la lignée sont l’autre matière du livre. On remonte le fil des générations par bribes, avec des ancêtres qui ont accepté ou refusé ce don, et des transmissions ratées. Le rapport d’Elena à sa grand-mère et à sa mère est traité sans sensiblerie, avec des rancunes qui ne s’effacent pas d’un coup de baguette au dernier chapitre.

Je préviens tout de même sur le rythme : le premier tiers est lent. Il faut laisser à Elena le temps de sortir de sa cuisine florentine, et j’ai failli caler autour de la page quatre-vingts. Tenez bon, l’installation à Paris relance tout et le reste se lit d’une traite.

Pour qui, pour quand

C’est une lecture de convalescence, au bon sens du terme. Le genre de roman qu’on ouvre en février quand le ciel est bas, qui réchauffe sans être niais, et dont on ressort avec l’envie de faire quelque chose de ses mains. Je l’ai lu en trois soirées et j’ai passé les jours suivants à renifler tout ce qui me tombait sous le nez, y compris ma propre étagère à épices.

Si vous cherchez de la tension, du rebondissement, une intrigue à tiroirs, vous serez déçus. Ici l’enjeu tient tout entier dans une femme qui apprend à s’autoriser son propre talent, et ça suffit largement à tenir quatre cents pages. Si vous aimez les romans où le métier occupe autant de place que le sentiment, allez-y les yeux fermés.

Un dernier mot sur la couverture, puisque j’ai commencé par elle. Je continue de trouver dommage qu’on emballe ce roman dans du rose sucré, parce que ça écarte d’office une partie des lecteurs et ça vend le livre pour moins qu’il ne vaut. Ne vous fiez pas à l’emballage, il y a de la matière dessous.

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