Un livre et une paire de chaussettes en laine sur un canapé — illustration de « Vous prendrez bien un dessert ? de Sophie Henrionnet, un Noël en famille et beaucoup de casseroles »

Vous prendrez bien un dessert ? de Sophie Henrionnet, un Noël en famille et beaucoup de casseroles

Feel good·4 min de lecture

Il y a des auteurs qu’on suit après un seul livre. Sophie Henrionnet fait partie de cette catégorie depuis que j’ai lu Drôle de karma !, son premier roman paru chez City à l’automne dernier, où une trentenaire parisienne se retrouvait propulsée en Angleterre pour son plus grand malheur. J’avais ri, sincèrement, et le rire est la chose la plus difficile à obtenir de moi en littérature.

Son deuxième roman est sorti il y a une quinzaine de jours chez Daphnis et Chloé, et il n’a rien à voir avec le premier. Vous prendrez bien un dessert ? abandonne la comédie solo pour le roman choral familial. Je vous avoue que j’avais un peu peur du grand écart. J’ai eu tort.

Un chalet, un patriarche et sept points de vue

Paul, Charles, Nicolas, Louise, Éléonore, Jeanne et quelques autres appartiennent à la même famille. Ils se retrouvent dans un chalet pour fêter Noël et l’anniversaire de Louis, le patriarche. Vous voyez le tableau d’ici, et vous avez raison de le voir : le décor est un classique absolu, la famille enfermée quelques jours dans un endroit dont personne ne peut s’échapper avant la fin du week-end.

Ce qui change tout, c’est que chacun prend la parole à son tour. On passe d’une tête à l’autre, et la même scène de repas devient trois scènes différentes selon qui la raconte. Une remarque anodine pour l’un est une humiliation pour l’autre. Un silence poli côté cuisine est un règlement de comptes côté salon. Le procédé n’a rien de neuf, mais Sophie Henrionnet le manie avec un vrai sens du timing, et j’ai passé une bonne partie du roman à ajuster mes jugements.

Parce que c’est le vrai plaisir du livre : détester un personnage pendant quarante pages, puis entrer dans sa tête et comprendre. La belle-fille qu’on trouve insupportable a ses raisons. Le fils absent aussi. Même le patriarche, que j’avais rangé en trois lignes dans la catégorie des vieux tyrans, finit par se révéler autrement.

Drôle, sauf quand ça ne l’est plus

Le ton reste celui que j’avais aimé dans le premier roman. Ça pique, ça observe, ça relève les petites lâchetés du quotidien avec un œil assez cruel. Les repas de famille sont une mine et l’auteure sait exactement où creuser : les cadeaux mal choisis, les allusions au poids, les questions sur le travail posées avec le sourire, la tante qui remet le sujet interdit sur la table à vingt-trois heures.

Mais il ne faut pas se fier au titre gourmand ni à la couverture aimable. Sous la comédie, le roman parle de choses lourdes. Il y a des secrets, il y a des rancunes qui datent de trente ans, il y a au moins deux personnages en grande souffrance derrière leur façade impeccable. Le passage d’un registre à l’autre est très bien tenu, sans effet de manche. On rit à la page cent dix et on se sent bête à la page cent quinze.

Deux petites réserves

Le roman est court et je l’ai regretté. Avec autant de voix, certaines n’ont pas la place de se déployer. Deux des personnages restent à l’état d’esquisse, et j’aurais aimé passer un vrai chapitre avec eux plutôt que quelques pages. C’est un problème classique du roman choral et il n’est pas complètement résolu ici.

Ma deuxième réserve tient au dénouement. Sans rien révéler, disons que tout se dénoue un peu vite pour un roman qui a passé deux cents pages à montrer combien ces nœuds étaient anciens. J’aurais préféré rester dans l’inconfort. Cela dit, je comprends le choix : le livre veut laisser sa lectrice avec un peu de chaleur, et le pari est réussi.

Au final, c’est une lecture d’été idéale au sens le plus concret du terme. Les chapitres sont brefs, on peut poser le livre et le reprendre, chaque voix se reconnaît sans effort. Et il y a de fortes chances qu’au détour d’un dialogue vous reconnaissiez quelqu’un de votre propre famille. Chez moi, ça a été flagrant deux fois, et je ne dirai pas qui.

Un dernier mot pour dire que je trouve réjouissant de voir la comédie française sortir un peu de la trentenaire célibataire à Paris. Ce n’est pas que je m’en lasse, mais un chalet plein de gens qui se supportent mal, c’est un terrain de jeu autrement plus riche. J’attends la suite avec impatience.

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