Black Swan
Culture·4 min de lecture
Aujourd’hui, j’ai eu envie de vous parler de Black Swan. D’abord parce qu’il a fait un carton l’an dernier et que je n’en avais jamais rien écrit. Ensuite parce que dans quelques semaines, je vais profiter de mon cadeau de Noël : je vais voir Le Lac des cygnes sur scène, en vrai, avec de vraies danseuses. Pour une fois qu’un ballet passe à une distance raisonnable de chez moi, je ne comptais pas laisser filer. Autant dire que je me mets en condition.
Le film est sorti en France en février dernier, il est signé Darren Aronofsky, et il a valu à Natalie Portman l’Oscar de la meilleure actrice. Je vous préviens tout de suite : ce n’est pas un joli film sur la danse. C’est un film qui fait mal.
L’histoire, pour celles et ceux qui l’auraient manquée
Nina, jouée par Natalie Portman, est ballerine dans une grande compagnie new-yorkaise. Sa vie entière est organisée autour de la danse, comme celle de toutes les filles de la troupe. Quand le directeur artistique, Thomas Leroy, interprété par Vincent Cassel, décide de remplacer sa danseuse étoile Beth, jouée par Winona Ryder, pour le nouveau spectacle, son choix se porte sur Nina. Le spectacle, c’est Le Lac des cygnes, et le rôle demande de tenir les deux faces du personnage, le cygne blanc et le cygne noir. Nina est irréprochable en blanc. En noir, c’est autre chose. Et juste avant l’annonce officielle, une nouvelle venue, Lily, jouée par Mila Kunis, arrive dans la compagnie avec exactement ce qui manque à Nina.
À partir de là, le film devient une descente. Aronofsky filme la danseuse comme on filmerait un boxeur : les pieds abîmés, les ongles, les épaules, les os qui craquent, la peau qui se déchire. La caméra colle à la nuque de Nina et ne la lâche presque jamais, ce qui produit un sentiment d’étouffement assez remarquable. J’ai regardé une bonne partie du film avec les épaules remontées jusqu’aux oreilles.
Ce qui me travaille encore
Ce qui rend Black Swan dérangeant, ce n’est pas la partie fantastique, ces hallucinations où Nina voit son reflet bouger sans elle. C’est la relation avec sa mère, jouée par Barbara Hershey, ancienne danseuse qui a renoncé à sa carrière et qui couve sa fille jusqu’à l’asphyxie. Cette chambre de petite fille avec ses peluches roses, alors que Nina est une femme adulte, m’a fait plus peur que n’importe quelle apparition dans un miroir. Il y a une manière d’aimer quelqu’un qui l’empêche de grandir, et le film la montre sans avoir besoin de la commenter.
Le personnage de Vincent Cassel m’a mise très mal à l’aise, ce qui est probablement l’objectif. Ce directeur qui manipule, qui séduit ses danseuses au nom de l’art et qui appelle ça de la pédagogie, on sent bien qu’il n’a rien d’exceptionnel dans ce milieu, et c’est ça le pire. Cassel joue ça avec une assurance tranquille qui donne envie de sortir de la salle.
Natalie Portman, elle, mérite tout ce qu’on a dit d’elle. On a beaucoup discuté de la part réellement dansée par l’actrice et celle assurée par une doublure, et honnêtement, cette polémique ne m’intéresse pas. Ce qui compte, c’est ce qu’elle fait de son visage. Cette fille rongée par la peur de ne pas être parfaite, qui s’excuse d’exister et qui finit par se dévorer elle-même, elle la porte du début à la fin.
Je ne le recommanderais pas à quelqu’un qui cherche une soirée détente. Il y a des images de mutilation qui restent longtemps, et je connais au moins deux personnes qui ont regretté de l’avoir regardé seules le soir. Mais si vous vous intéressez un tant soit peu à ce que coûte l’excellence, à ce qu’on demande aux corps des femmes dans les disciplines artistiques, alors il faut le voir.
Je vous raconterai le ballet après le 21. J’espère que je ne passerai pas la soirée à guetter les reflets dans les miroirs de la salle.