À quoi servent vraiment les prix littéraires (et faut-il lire les lauréats ?)
Culture·5 min de lecture
Premier mardi de novembre. Vers midi, dans un salon lambrissé du premier étage de chez Drouant, une dizaine de personnes vont sortir de table et prononcer un nom. Dans les heures qui suivent, les tables des librairies seront refaites, les piles reconstruites, et un romancier qui vendait quatre mille exemplaires en vendra peut-être trois cent mille. C’est à peu près le seul moment de l’année où un roman passe avant le foot au journal de vingt heures, et je serais malhonnête de prétendre que ça me laisse froide.
Reste la question que je me repose chaque automne en regardant les bandeaux rouges s’empiler près de la caisse. Est-ce que ça veut dire quelque chose pour moi, lectrice qui aime autant une comédie anglaise avec des cottages qu’un roman court et sec ? Est-ce que je dois lire les lauréats ? Réponse rapide : non. Réponse longue, celle qui m’intéresse vraiment : ça dépend de ce qu’on attend d’un prix.
Un chèque de dix euros et trois cent mille exemplaires
Le Goncourt existe depuis 1903 et se proclame chez Drouant depuis 1914. Le lauréat repart avec un chèque de dix euros. Dix. Ce n’est pas une faute de frappe, la dotation est symbolique et n’a pas bougé depuis le passage à l’euro. Tout le monde sait où se trouve l’argent : dans les ventes qui suivent, où un Goncourt se compte en centaines de milliers d’exemplaires. Le prix ne récompense pas, il propulse.
Il faut donc voir un prix comme un projecteur, pas comme une médaille. Des centaines de romans paraissent à chaque rentrée. Aucun libraire ne peut tous les lire, aucune lectrice non plus, et sans un tri brutal la moitié de ces livres disparaîtrait des rayons en six semaines. Le jury fait ce tri à notre place. On peut trouver ses choix contestables, c’est même le sport national de novembre, mais le service rendu existe.
Ce qu’un prix dit d’un livre, et ce qu’il ne dit pas
Un prix ne dit jamais « ce livre est bon ». Il dit « ce jury-là, avec ses goûts, ses habitudes et ses fidélités, a préféré ce texte-là cette année-là ». La nuance est énorme, et elle explique la plupart des déceptions. On achète un lauréat en croyant acheter une garantie de plaisir, alors qu’on achète le résultat d’un débat entre des gens qu’on ne connaît pas.
L’automne dernier l’a montré à merveille. Le Goncourt est allé à Jérôme Ferrari pour Le Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud), un roman bref et dense qui tourne autour d’un bar de village corse. Le Femina a couronné Patrick Deville et Peste et Choléra (Seuil), la vie d’Alexandre Yersin. Et le Goncourt des lycéens a choisi Joël Dicker et La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, un pavé d’enquête américaine qui se dévore comme une série télé. Même année, trois idées radicalement différentes de ce qu’est un bon livre. Si on prend les trois pour un label unique, on se prépare deux déceptions sur trois.
Il y a enfin le reproche qui revient tous les ans, et qui n’est pas idiot : les jurés ne tombent pas du ciel, beaucoup entretiennent des liens anciens avec les grandes maisons, et les mêmes logos de couverture reviennent avec une régularité troublante. Ça ne rend pas les livres primés mauvais. Ça explique juste pourquoi des textes formidables passent chaque année à côté, publiés chez des éditeurs sans salon à Paris.
Ma méthode pour lire les lauréats sans me forcer
D’abord, je ne lis jamais un livre parce qu’il est primé. Je lis le résumé, puis les vingt premières pages debout dans la librairie, en gênant tout le monde au rayon littérature française. Si au bout de vingt pages je regarde l’heure, je repose. Personne ne me met de note à la fin de l’année.
Ensuite, j’attends. Un lauréat sera toujours là en janvier, en poche dix-huit mois plus tard, et à la bibliothèque quand la liste de réservation sera retombée. L’urgence de novembre est une urgence commerciale, pas une urgence de lectrice. Acheter le livre dans la semaine ne le rend pas meilleur, ça rend juste la pile plus haute.
J’ai aussi appris à regarder ailleurs que le Goncourt. Le Goncourt des lycéens reste ma meilleure boussole : des classes entières lisent toute la sélection, discutent, défendent leurs choix, et ça donne des romans qui tiennent le lecteur par le col au lieu de l’impressionner. Pour qui aime les livres qui avancent, c’est nettement plus fiable que le palmarès des grands.
Et si un lauréat vous tombe des mains, arrêtez. Daniel Pennac a réglé la question en 1992 dans Comme un roman avec sa liste des droits du lecteur : droit de ne pas lire, droit de sauter des pages, droit de ne pas finir. Rien dans cette liste ne prévoit d’exception pour les livres à bandeau rouge. J’ai deux lauréats d’années passées sur mon étagère, jamais ouverts, et je dors parfaitement bien.
Alors oui, je regarderai le nom qui tombe tout à l’heure, comme tous les ans, avec la même curiosité un peu bête. Un prix, c’est une porte ouverte sur un roman dont je n’aurais jamais entendu parler. Ce n’est pas une convocation. Il me dit qu’un livre existe, il ne me dira jamais s’il est fait pour moi. Pour ça, il n’y a que la lecture, ou les chroniques de gens dont on a fini par connaître les goûts par cœur.