Sauvage de Maryse Maligne, un thriller français à faire froid dans le dos
Culture·4 min de lecture
Ranger sa bibliothèque est une activité dangereuse. On commence par trier, on finit assise par terre au milieu des piles, en train de relire un livre qu’on avait oublié. C’est exactement ce qui m’est arrivé avec « Sauvage » de Maryse Maligne, un thriller français que j’avais dévoré en une soirée il y a quelques années et que je n’avais pas rouvert depuis. Je l’ai relu ce week-end. Il m’a fait le même effet, et je n’en suis pas mécontente.
Petite particularité qui explique beaucoup de choses : Maryse Maligne est criminologue, installée à La Rochelle. Elle n’écrit pas des meurtres, elle écrit ce qu’elle connaît du mécanisme qui y mène. Ça se sent à chaque page, et c’est ce qui distingue ce roman de la production courante.
Trois trajectoires abîmées
Au centre, il y a Bryséide. Une jeune femme naïve, rejetée par les siens et par le monde, qui se met à tuer. Le roman ne présente jamais ça comme une monstruosité inexplicable. Chez elle, tuer est d’abord une défense, puis quelque chose comme un moyen de grandir, de devenir enfin quelqu’un. C’est là que le livre devient réellement dérangeant : on comprend. On ne cautionne pas une seconde, mais on suit la logique, et cette logique se tient.
En face, deux personnages que tout oppose. Romaric, policier, qui cache sa propre souffrance derrière une veulerie assez peu héroïque. Et Barbara, experte en criminologie, que la vie n’a pas davantage épargnée. On est loin du flic charismatique et de la profileuse infaillible. Ces deux-là traînent leurs propres fêlures et ce sont justement ces fêlures qui leur permettent de comprendre quelque chose à Bryséide. Trois itinéraires tortueux qui vont se rejoindre, avec un passé qui remonte au fur et à mesure et qui éclaire tout d’une lumière assez sale.
Pourquoi ça met mal à l’aise
Beaucoup de thrillers cherchent le frisson par l’accumulation : plus de cadavres, plus de détails d’autopsie, plus de courses-poursuites. « Sauvage » ne joue pas du tout là-dessus. La violence y est présente, parfois crue, mais ce n’est jamais le spectacle qui inquiète. Ce qui inquiète, c’est le calme avec lequel on nous installe dans la tête de Bryséide. On voit le monde depuis sa position, on mesure à quel point elle a été traitée comme une chose, et on assiste à la bascule.
La transformation physique et mentale du personnage est le moteur du livre. Bryséide devient peu à peu quelqu’un d’autre, celle qu’elle rêvait d’être, et cette métamorphose est presque présentée comme une réussite personnelle. C’est franchement glaçant. Je crois que c’est là que se voit le mieux le métier de l’auteur : elle sait qu’un parcours criminel se construit, qu’il a des étapes, et elle refuse le confort du monstre né monstre.
L’écriture est nerveuse, les chapitres courts, les points de vue alternent. On avance vite. Je l’avais lu d’une traite à l’époque, je l’ai relu quasiment d’une traite cette fois encore, alors que je connaissais la fin. C’est plutôt bon signe.
Ce que la relecture a changé
La première fois, j’étais encore lycéenne et je l’avais lu comme un thriller pur, en attendant de savoir qui allait attraper qui. La relecture m’a fait voir un autre livre. Cette fois, j’ai surtout suivi Barbara. Son rapport à Bryséide est ambigu, professionnel et pas seulement, et cette ambiguïté est le vrai sujet. Comprendre quelqu’un qui tue, c’est aller la chercher très loin en soi-même, et le roman ne fait pas semblant que ce soit sans conséquence.
J’ai aussi mieux vu les défauts. Certaines transitions sont abruptes, quelques personnages secondaires servent uniquement à faire avancer une information. Et le final va peut-être un peu vite au regard de la lenteur méthodique qui précède. Rien de rédhibitoire, mais ça se remarque quand on n’est plus emportée par la surprise.
Je le conseille à qui aime le thriller psychologique plutôt que le polar d’action, et surtout à qui accepte de passer un moment inconfortable. Ce n’est pas un livre qu’on lit avant de dormir. C’est un livre qu’on lit un après-midi de pluie, avec du café, et qu’on referme en regardant les gens différemment pendant deux jours. Le roman est publié aux éditions Bordessoules, un éditeur régional, ce qui explique qu’on le croise assez peu en grande surface. Cherchez-le, il vaut le détour.
Et si vous cherchez plus léger après ça, ce que je comprendrais parfaitement, il y a de quoi faire dans mes chroniques.